La condition de l’enfant dans l’Egypte ancienne

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Par Paule Valois

Article paru dans Toutankhamon Magazine Hors-série n°4

L’enfant de l’Egypte antique était respecté, grâce à la conception que les Egyptiens se faisaient du corps et de ce qui constitue une personne. Les tombes des enfants mais d’autres indices, notamment juridiques, renforcent cette idée.

Les Egyptiens souhaitaient de nombreux enfants, indispensables pour perpétuer la famille et parce que les enfants assuraient le culte des morts de leurs parents : une constatation vraie dans la plupart des sociétés, quels que soient l’époque et le lieu. Cependant, l’enfant de l’Egypte antique semble représenter plus que cela.

Burt Kasparian, spécialiste de l’histoire du droit de l’Egypte ancienne, estime d’abord que « l’importance marquée que les anciens Egyptiens accordaient à la vie et à tout ce qui participe à son renouvellement explique une prise en considération particulière des enfants ».

De plus, il pense que l’enfant est très tôt vue comme une personne, sans doute parce que, dans la pensée égyptienne, il n’y a pas de différence, ou de séparation fondamentale, entre le corps et l’esprit.

Selon l’anthropologue Lynn Meskell également, le concept de personnalité en Egypte ancienne est inextricablement lié au moi corporel. Le mot corps renvoie au « soi », à la personne et à ce qui lui est propre. Un enfant, dès qu’il est un corps, existe donc comme un « moi », une personne au sens plein du terme. « Le corps physique suffisait peut-être à constituer une personne » ajoute-t-elle, estimant que même « dans le ventre de sa mère, l’enfant était considéré comme être vivant qui requérait donc la protection de la société ».

Deux éléments jouaient aussi un rôle fondamental pour constituer socialement un individu : le nom (nommer quelqu’un c’est le faire exister) et le cœur (siège de l’intelligence, de la parole, du ressenti, de la raison et de la connaissance). Le nouveau-né, à qui on donne un nom et dont le cœur bat, ne peut donc pas être nié en tant que personne.

 

Des tombes pour les enfants

Les tombes des enfants et la façon dont ils sont inhumés sont révélatrices de la façon dont l’enfant est vu dans une culture. Les fouilles dans les nécropoles d’époque ptolémaïque et romaine de l’oasis de Kharga fournissent des renseignements, mais aussi l’étude des cimetières de Deir el-Medineh, le village des bâtisseurs de tombes de la Vallée des rois. Lynn Meskell en est convaincue : « anthropologues, démographes et sociologues laissent souvent entendre que les cultures de l’Antiquité ne considéraient pas l’enfant comme une personne, ou que le statut de personne n’était atteint qu’à un certain âge. Les vestiges funéraires découverts à Deir el-Medineh vont à l’encontre de cette vision des choses. »

Elle explique que, à Deir el-Medineh, les adolescents étaient inhumés dans la partie centrale de la colline et les adultes dans la partie supérieure. Des dizaines d’enfants sont enterrés, eux, au niveau inférieur de la nécropole de l’Est du village, dans de petites fosses circulaires, carrées ou rectangulaires taillées dans la roche, y compris des nourrissons et des fœtus. Lynn Meskell note qu’on retrouve des placentas dans les tombes. Elle y voit une preuve de plus : « L’enterrement du placenta, connu pour représenter le moi jumeau et une puissante force spirituelle, accrédite la thèse selon laquelle les enfants étaient déjà perçus comme des individus incarnés. »

 

Les enfants étaient souvent enterrés seuls, au moins à partir de la XVIIIe dynastie, le début du Nouvel Empire, et on le constate aussi dans la nécropole de Deir el-Medineh. Ce qui indique qu’ils étaient considérés comme des individus dignes de posséder leur propre tombe. Ils étaient inhumés comme les adultes. Lorsqu’ils n’ont pas de tombe à eux, ils sont placés auprès des adultes dans les tombes familiales ou dans des tombes collectives qui leur sont réservées.

 

Dès l’âge de un an, les enfants étaient momifiés, en tout cas ceux dont les parents en avaient les moyens étaient bien embaumés, explique l’égyptologue Eugen Strouhal. Mais de toute façon, on cherchait à conserver le corps des enfants, afin qu’il leur serve dans le monde des morts, comme ceux des adultes. Les enfants pauvres étaient emmaillotés dans des linges ou des nattes en feuilles de palmier.

 

Des provisions étaient déposés dans leurs tombes, les mêmes que celles des adultes, pour que le petit défunt se nourrisse dans le monde des morts.

S’y ajoutent des témoignages de piété mais aussi de tendresse parentale : porte-bonheur, amulettes en forme de scarabée, bijoux personnels déposés sur le corps. Vaisselle et jouets constituaient le matériel funéraire. Par exemple, dans la tombe d’une fillette, on avait déposé, tout près d’elle, une poupée de terre cuite, blanchie à la chaux.

 

S’ils n’ont pas atteint l’âge de un an, les bébés n’ont pas leur propre tombe et ne sont pas momifiés. La famille ne commande pas d’inscriptions funéraires les concernant. Les nourrissons sont parfois inhumés, dans un vase en terre cuite, près des maisons, voire sous le sol à l’intérieur. Un geste considéré comme un gage de fertilité future pour les mères ayant perdu leur bébé.

 

Pourquoi cette étape des un an ? Peut-être parce qu’à cet âge l’enfant a dépassé la période de mortalité infantile, un repère en démographie, durant laquelle le nouveau-né est fragile et son avenir incertain. Les Egyptiens devaient peut-être considérer que l’enfant d’un an avait accès à une phase différente de sa vie, supérieure à la précédente.

Le taux de mortalité infantile était sans doute élevé en Egypte ancienne, surtout dans les premiers jours de vie du nouveau-né, mais il est difficile à évaluer.

L’égyptologue américain Gay Robins, grâce à des statistiques empruntées à d’autres cultures obtient 20 % de mortalité infantile et estime que 30% des enfants ne dépassaient pas l’âge de 5 ans. Il semble que les enfants de 3-4 ans mourraient plus que les plus jeunes nourris au sein jusqu’à l’âge de trois ans et dont la santé étaient donc mieux protégée.

Des chiffres qui s’accordent à peu près avec les données mortuaires des cimetières de Gourob, Mostagedda ou Deir el-Medineh. Cependant, selon Eugen Strouhal, qui estime le taux de mortalité infantile à sur deux ou trois. « Le nombre de tombes enfantines que comptent les cimetières est inférieur à ce qu’il devrait être d’après les estimations de la mortalité faites à partir de sociétés plus primitives ». Il en conclut que certains enfants ne devaient pas être inhumés, mais jetés dans le désert ou dans le Nil. Une position contre laquelle Lynn Meskell s’oppose fortement, rappelant que rien ne peut prouver cette hypothèse.

 

Certains textes évoquant le décès des enfants, montrent le chagrin éprouvé par les parents, et également leur espoir que leurs qualités convaincra les dieux de leur réserver un bon sort : « Je vénère ton Ka, ô Seigneur des Dieux, bien que je ne sois qu’un enfant ! Un malheur m’est arrivé, alors que je n’étais qu’un enfant ! C’est ce que rapporte un être sans défaut. Je suis une jeune fille étendue dans la vallée, (…) J’ai dû trop tôt quitter l’enfance ! Chassée enfant de la maison avant que j’y aie trouvé ma place ! »

 

Désigner les enfants

L’Egyptien aime à se présenter fièrement « aimé de son père, loué par sa mère ». On retrouve cette épithète à côté des représentations des enfants dans les tombes de leurs parents. L’affection des parents est fréquemment exprimée, « conventionnellement, du haut vers le bas, des parents vers les enfants », note Kaparian, ajoutant « c’est aussi une forme de reconnaissance envers l’enfant qui répond aux attentes des parents et respecte le code relationnel. »

Le vocabulaire égyptien très divers pour désigner les enfants, l’un des plus riches du vocabulaire familial égyptien, est révélateur de l’intérêt porté aux enfants et à leur développement. L’enfant est désigné par trente termes différents dont beaucoup correspondent à des âges distincts, du fœtus, l’enfant en bas âge ou non encore adulte, au jeune homme ou encore à celui qui a atteint l’âge de signer des actes juridiques. Pour désigner un autre rôle de l’enfant, on a «enfant descendant ».

 

Dans les représentations figuratives, des familles sont souvent mises en valeur, sur des stèles funéraires, par exemple celle de Horhernakht, fonctionnaire sous la XIIIe dynastie, où sont représentés ses douze garçons et ses sept filles. Le pharaon Akhenaton s’est particulièrement distingué en multipliant les figurations de lui avec son épouse Nefertiti et leurs six filles. Ceci tend à montrer l’importance des enfants dans la vie des adultes. Mais il faut également distinguer l’enfant incarnation de la descendance.

 

L’enfant dans le corps social

Burt Kasparian a mis en évidence l’enfant de l’Egypte ancienne est considéré comme plein de capacités mais qu’ « elle apparaît comme limitée, tempérée par son immaturité et par le rapport de dépendance auquel le contraint sa position au sein de la structure familiale. » L’enfant est sous la protection et dans la dépendance économique du chef de famille, au même titre que des serviteurs, par exemple, qui dépendent de lui pour leur subsistance.

Le « droits des enfants » est, en premier lieu, celui d’être entretenus par leur père. Ce dernier doit veiller à ce que ses enfants ne soient pas dans le besoin. On voit cela dans les lettres d’un certain Djéhoutimès, qui, en déplacement, exprime un réel souci pour tous ceux qui vivent sous son toit. Il donne la consigne régulièrement d’en prendre soin, notamment de veiller sur les jeunes enfants, de s’assurer qu’ils ne manquent de rien et que les jeunes garçons ne cessent pas d’étudier.

Une obligation d’éducation incombe au père qui a pour mission de leur permettre de s’intégrer à la société. Burt Kasparian estime que « l’éducation n’est pas à proprement parler un droit de l’enfant, c’est plutôt un acquis de sa relations à ses parents ». Il ajoute que ses véritables droits sont ailleurs, surtout sur le plan successoral, précisant au passage que « les Egyptiens admettaient la possibilité que l’héritier soit seulement conçu au moment de l’ouverture d’une succession. L’enfant pas encore né a l’aptitude à être sujet de droit depuis l’époque de sa conception. » Une preuve assez claire que l’enfant est considéré, dès sa conception, comme une personne.

Enfin, il ne faut pas oublier la dimension économique de l’importance des enfants : ils représentaient une force de travail très jeunes, un apport matériel à la famille. A l’âge où les enfants de l’élite commençaient à suivre une instruction scolaire, vers 4 ou 5 ans, âge considéré comme la fin de la petite enfance pour le « gentil petit », les enfants des familles modestes commençaient à travailler en aidant la famille au champ, sur les chantiers ou dans les tâches domestiques.

Les enfants entraient très tôt dans le monde des adultes. Lynn Meskell, en fin de compte, nous met en garde de nous faire trop d’illusions sur le quotidien  de ces enfants, rappelant que « La création de l’enfance comme catégorie sanctifiée, distincte de la vie adulte, est relativement récente ».

 

 

Bibliographie :

Burt Kasparian, « La condition de l’enfant et du fils aîné dans l’Egypte ancienne » dans Enfant et romanité, sous la direction de Jacques Bouineau, L’Harmattan, 2007.

Les égyptiens au temps des pharaons, Guillemette Andreu, coll. « Vie quotidienne », Hachette, 1997.

Lynn Meskell, Vie privée des Egyptiens, Nouvel Empire 1539-1075 av JC., traduit par Laurent Bury, Editions Autrement, 2002.

Françoise Dunand « Les enfants et la mort en Egypte »in V. Dasen, Naissance et petite enfance dans l’Antiquité, Actes du colloque de Fribourg 2001, Fribourg 2004.

Eugen Strouhal, Vivre au temps des pharaons, Editions Atlas, 1992.

 

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