La Bourgogne refuse la Saint-Barthélemy

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Article de Paule Valois paru en 2008 dans le magazine Historia

Au moment de la Saint-Barthélemy, en août 1572, le roi Charles IX demande à tous ses représentants dans les provinces de pratiquer une répression contre les protestants. L’une d’entre elles, la Bourgogne, « fait de la résistance ». Grâce à un des présidents du parlement de Bourgogne, Pierre Jeannin, suivi par les autres magistrats, il n’y a pas de « Saint-Barthélemy » régionale. Les protestants de Bourgogne sont épargnés. Il prononce alors une phrase proche de celle-ci, une preuve d’indépendance par rapport au souverain : « Il faut obéir lentement aux souverains quand ils commandent en colère ».

 

En 1572, l’épisode sanglant de la Saint-Barthélemy, du 24 au 29 août, est reproduit ensuite dans les provinces et fait 15 000 à 20 000 victimes dans toute la France. On massacre des protestants un peu partout en France. La politique du roi Charles IX et de sa mère Catherine de Médicis en a ainsi décidé. Ils abandonnent leur politique d’ouverture avec les protestants pour ne pas être dépassés par le menaçant parti catholique.

En fait, à Paris, ils donnent l’ordre de décapiter la tête du mouvement protestant. Vers cinq heures du matin le 24 août, l’exécution commence, au Louvre d’abord puis dans la ville. Deux cents huguenots sont assassinés en quelques heures, le premier est l’amiral de Coligny, un des chefs des réformés, suivi par des nobles et des soldats.

Le massacre de la Saint-Barthélemy devait s’arrêter là, le roi a prévu de justifier ces assassinats par la légitime défense : les huguenots auraient fomenté un complot contre lui-même et sa famille.

Mais le roi n’avait pas prévu que ces exécutions allaient déclencher la violence populaire. Le contexte de crise économique et d’appauvrissement des classes populaires a aiguisé les rancoeurs. Pendant ce temps les moines et curés ont désigné les huguenots comme les réprouvés de Dieu, les responsables. Ils deviennent des cibles. Le massacre commence. Meurtres et vols se succèdent. Les fanatiques, bientôt accompagnés par des truands, des  miliciens et des soldats de la garde du roi, pillent des boutiques, notamment de luxe. Des maisons de bourgeois sont mises à sac.

Le roi ne contrôle plus la situation, donne des ordres pour faire cesser le carnage, en vain. Environ 3000 personnes sont tuées en trois jours.

 

Les provinces suivent le mouvement

Dès le 24 août, des dépêches officielles ont été envoyées par la cour aux ambassadeurs et aux gouverneurs des provinces : elles annoncent, à peu près en ces termes, qu’une lutte est engagée dans les rues de Paris entre les deux maisons rivales de Guise, à la tête des catholiques, et Châtillon, côté protestant. Il ne s’agirait que d’un règlement de compte. N’y pouvant apporter remède, le roi se serait enfermé au Louvre ; il se réserve d’apaiser dès qu’il le pourra la sédition. L’intention du roi serait de ne rien changer à son édit de pacification.

Puis Charles IX doit faire en sorte de ne pas rendre le duc de Guise seul responsable de la Saint-Barthélemy. Il avoue son implication tout en avançant une bonne raison. Au parlement de Paris, le 26 août, il déclare que le duc de Guise a agit sur son commandement dans le but de déjouer une soi-disant conspiration contre le roi et sa famille, notamment sa mère, Catherine de Médicis. C’est la thèse du complot. Le roi était dans son droit de légitime défense. Les conseillers acceptent de juger les complices de l’amiral de Coligny. Deux des prétendus instigateurs du complot sont condamnés, Briquemault confident de Coligny, déjà tué et Cavaignes, conseiller au parlement, condamné à mort alors qu’il avait réussi à échapper au massacre.

Des courriers envoyés en province précisent cette idée du « complot ». Dans l’intervalle la nouvelle du massacre se répand. La « saison de la Saint-Barthélemy » (selon l’expression de l’historien Michelet) commence en province dès le 24 août, d’abord dans des villes situées près de Paris où on commence à assassiner les réformés dans une grande violence populaire : Meaux, Bourges, Orléans, Angers, Saumur. Puis c’est à Troyes et Rouen en septembre. La violence gagne ensuite le sud de la France, début octobre : Bordeaux, Toulouse puis Gaillac et Albi. Le tout dégénère souvent en vengeances et règlements de compte entre les familles et clans rivaux.

Une toute autre réaction en Bourgogne

Le duc d’Aumale, Claude II, fils du duc de Guise Claude 1er de Lorraine, est gouverneur de la Bourgogne. Mais il vient d’abandonner cette charge pour soutenir à paris le parti catholique. C’est Léonor Chabot, comte de Charny, qui le remplace. Il reçoit comme les autres les diverses nouvelles. Les décisions lui reviennent. C’est un homme prudent. Il commence par convoquer un conseil.

Parmi ces conseillers, Pierre Jeannin, un des présidents du parlement de Bourgogne. Il écrira plus tard : « On sut qu’à Paris, dans la nuit du 24 août, le massacre des protestants rougissait à vue d’œil les eaux déjà troubles de la Seine. La honte se répandait à travers les rues ensanglantées. L’Europe s’indigna. Au petit matin, les rues de la capitale étaient encombrées de cadavres. »

Pierre Jeannin cherche à calmer le jeu et prend la parole au conseil : « Je vais vous dire, monsieur le Comte, cette journée sanglante n’est rien d’autre que le reflet tragique d’un zèle inconsidéré qui revêt un aspect horrible. C’est un geste de fureur et non point une délibération prise avec maturité de jugement. »

Qui est Pierre Jeannin ? En août 1572, Pierre Jeannin n’a que trente ans mais il vient d’obtenir une charge de président du Parlement de Bourgogne. Il est né à Autun. C’est un Catholique. Docteur ès droit, plein d’ambition, quelque mois plus tôt il a été choisi comme avocat par les élus de Dijon, représentants les Etats de Bourgogne. Puis il est devenu conseil de la ville de Dijon et entre, par ce biais, au parlement de Bourgogne.

Désobéissance civique

Deux jours après les premières nouvelles, le comte de Charny reçoit, parmi ses instructions, deux messages envoyés par le roi Charles IX, le même jour, à quatre ou cinq heures l’un de l’autre. Il y est sans doute question du fameux « complot » contre le roi et d’une répression à mener contre les protestants de la province. Mais il semble que les ordres royaux étaient simplement oraux. Deux hommes font office de « courriers », le sieur de Commarin et le sieur de Saint-Rizan.

Devant le conseil à nouveau réuni, le président Jeannin a le privilège de parler le premier car il est le plus jeune et le moins qualifié. Il s’est fait une opinion qui ne variera pas et l’exprime ainsi : « Je compris alors qu’il fallait obéir lentement aux princes qui nous gouvernent. »

Il se prononce en faveur d’une grande prudence, recommande d’attendre et de voir la tournure que prennent les événements. Il aurait alors lâché sa phrase : « Il faut obéir lentement au souverain quand il commande en colère ».

Il est urgent de ne surtout pas se précipiter. Dans ce but, Jeannin fait d’abord la proposition suivante afin d’authentifier la lettre : « il faut convoquer ces deux seigneurs et les interroger séparément afin de savoir s’ils veulent bien l’un après l’autre la donner par écrit et la signer de leur nom ». Il explique « On accéda à ma demande et les deux messagers arguant que le roi ne leur avait rien donné par écrit refusèrent de signer ». Les deux hommes refusent de s’impliquer. Jeannin a réussi : Les ordres de répression proviennent sans doute du roi, ou de son entourage, mais leur l’origine n’est pas confirmée, ils n’ont pas à être appliqués dans l’immédiat.

Il cite alors un exemple équivalent pris dans l’Antiquité, une rhétorique fréquente dans les plaidoiries, l’aventure de l’empereur Théodose qui, « après avoir ordonné sous le coup de la colère la mort d’un grand nombre de chrétiens fut excommunié par Saint Ambroise, ensuite de quoi défenses furent faites aux gouverneurs en l’administration de la justice qui présidaient dans les provinces, de ne plus faire à l’avenir exécuter tels mandements extraordinaires qui auraient pu aller à l’encontre de la justice, sans attendre trente jours durant lesquels ils enverraient d’autre courriers à l’empereur pour obtenir un nouveau commandement en bonne et due forme. Je dis qu’il fallait ainsi procéder avec Charles IX. »

Concrètement, il propose, afin de gagner du temps, d’envoyer demander au roi des lettres patentes, c’est-à-dire des ordres précis à exécuter avec les noms des personnes visées, avant de mener toute répression contre l’ensemble de la communauté protestante de Bourgogne. Tous les membres du conseil suivent son avis.

Ensuite la tension retombe. Les autorités s’emparent de quelques protestants, surtout pour les protéger d’éventuelles attaques. Finalement, en Bourgogne, cette Saint-Barthélemy ne fit qu’une seule victime, un certain sieur de Traves, victime apparemment de ses différends avec le seigneur local.

 

Contre-ordre du roi

Les lettres patentes n’arriveront jamais. En revanche, la suite confirme la justesse de la réflexion de Pierre Jeannin et justifie son attitude et celle de l’ensemble du parlement et des autorités de la province. Deux jours plus tard, un courrier du roi arrive, contenant la défense de porter atteinte à la vie et aux biens des protestants.

L’avocat général Pibrac a convaincu le roi et sa mère Catherine de Médicis de tenter de mettre fin aux massacres dans les provinces et aux règlements de compte entre particuliers qui se multiplient. Charles IX ordonne que soit proclamée aux carrefours la défense de tuer et de piller. Le 27 août, des mandements ordonnent aux officiers des provinces de veiller à ce que « ne s’élève aucune émotion entre les habitants ni se commette aucun massacre entre eux, ainsi qu’il est à craindre sur cette nouvelle » (du soi-disant complot des réformés contre le roi et sa famille). Il est trop tard dans bien des cas. En Bourgogne, Pierre Jeannin est soulagé.

 

La Bourgogne et la réforme

La guerre de Religion entre réformés et catholiques avait sévi en Bourgogne dès 1530. Entre 1530 et 1562, le parlement mène la répression contre les protestants, arrêtant certains d’entre eux. En 1562, à Sens, des protestants avaient été massacrés dans leur temple.

En 1563, les troupes protestantes menées par l’amiral de Coligny répondent à la répression, occupant pendant neuf ans la ville de Corbigny. Celle de Lormes est assiégée par Tauvenay, un ami de l’amiral de Coligny ; les villes de Auxerre et de Mâcon sont pillées. En 1570, c’est le tour de l’abbaye de Cluny, un fort symbole catholique.

 

Pierre Jeannin dans la Ligue

En 1575, des exécutions arbitraires de protestants reprennent en Bourgogne. Cela effraie Pierre Jeannin. Le 15 avril, un certain François Moyne dit de Lépine est exécuté à Dijon, accusé de complots en vue de livrer Beaune et Dijon aux huguenots. Cela déclenche de nouveaux affrontements entre les deux clans.

Par la suite, Pierre Jeannin devient Gouverneur de la Chancellerie aux contrats aux Etats de Bourgogne. Il devient un proche conseiller du duc de Mayenne, frère de Henri de Guise, neveu du duc d’Aumale auquel il succède comme gouverneur de la province. C’est l’un des princes de la Ligue, une coalition créée en 1576 contre les protestants. Jeannin lui conseille, souvent en vain, de choisir des voies pacifiques contre les protestants. Puis il s’interroge sur « la fureur de cette nouvelle croisade » et doute de ses engagements car  il connaît et apprécie de nombreux protestants. Lui veut faire partir les hérétiques du royaume tout en protégeant le roi catholique. Il avoue n’avoir compris qu’assez tardivement que les ligueurs voulaient s’emparer du pouvoir et du caractère essentiellement politique, et non religieux, de toute cette mobilisation.

 

Pierre Jeannin conseille un autre roi

L’attitude de Pierre Jeannin n’échappe pas au roi de Navarre qui le prend ensuite comme proche conseiller lorsqu’il devient le roi Henri IV en 1589. Le roi, protestant, héritier légitime du trône, se convertit bientôt au catholicisme afin d’assurer son pouvoir sur l’ensemble du pays. Pierre Jeannin participe à l’élaboration de l’édit de Nantes (1598) qui établit leur liberté de culte et met fin à la répression contre les protestants. Henri IV dit un jour de Jeannin à un ambassadeur d’Espagne : « Celui-ci ne me cache rien de ce qu’il pense et il pense toujours juste. »

 

Paule Valois

 

 

 

 

Bibliographie

Catherine de Médicis, Ivan Cloulas, Fayard, 1979.

Le roman du président Jeannin 1541-1623, Philippe Poigeaud, Editions de l’Armançon, 2001.