Egypte : tous les ingrédients du roman historique

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Article de Paule Valois paru dans le magazine Toutankhamon n° 41

Le roman historique naît au XIX e siècle et devient très vite un genre littéraire à succès, ce qu’il demeure aujourd’hui. Le roman historique « égyptien » ne fait pas exception. Il n’est pas seulement un fruit de l’égyptologie naissante mais prend sa source dans une fascination bien antérieure pour l’Egypte.

Avant le XIX e siècle, des auteurs créent des œuvres en costume rappelant des époques antérieures mais sans volonté de dépeindre la période en question et encore moins d’y faire vivre ses mentalités. Il s’agit de dépendre les mœurs et pratiques de l’époque de l’auteur. Le roman historique, lui, se doit de ne pas être anachronique et d’utiliser des éléments historiques. Ce qui est plus ou moins le cas.

Selon G. Lukacs, spécialiste du roman historique, ce genre est apparu en relation avec l’idée même que l’histoire a un sens. Dans un siècle en quête d’identité qui cherche à s’enraciner, dans la France monarchique et bien au-delà, dans l’Antiquité.

Le roman historique existerait alors en réaction aux valeurs de matérialisme et de rentabilité de l’ère industrielle. C’est le cas de nombre de romans historiques écrits par des auteurs romantiques comme Dumas, Mérimée ou Gautier, auteur de Le roman de la momie, rédigé en 1857. Ils font revivre, pour cela, les valeurs aristocratiques dans les romans de cap et d’épée, les héros médiévaux, la passion qu’ils prêtent aux temps monarchiques et antiques, la démesure et les contrastes. L’Egypte pharaonique est parfaite dans ce rôle. Plus ancienne encore que Rome et la Grèce, empreinte, de plus, des charmes de l’Orient.

« Nous avons la vapeur mais la vapeur est moins forte que la pensée qui élevait les pyramides, creusait des hypogées, taillait la montagne en sphinx » fait dire Gautier à lord Evandale, son lord mécène et passionné à la recherche d’une tombe inviolée de la Vallée des Rois. C. Jacq reprend la même idée dans L’affaire Toutankhamon, en 1992, évoquant lord Carnarvon, l’équivalent (historique celui-ci) de Lord Evandale. Il se réfère à la découverte du tombeau, intact, du pharaon Toutankhamon, en 1922. Toutankhamon devient une incarnation de sa civilisation, héros de roman par excellence.

Par son sujet et sa composition, certains spécialistes estiment cependant que Le roman de la momie reste dans une tradition, celle des légendes où dieux et rois deviennent des héros. L’histoire de Tahoser, fille de prêtre qui attend, en vain, pharaon en régnant à sa place sur l’Egypte.

Dans le vocabulaire de l’auteur reviennent souvent des mots de grandeur : sacré, énorme, gloire, splendeur, profusion des richesses, éternité.

 

 

Le contexte des mystères égyptiens

Au XVIII e siècle, l’Egypte sert de décor symbolique à des romans initiatiques comme le Cyrus de Ramsay, en 1728 ou le Séthos de Jean Terrasson, en 1731.

De nombreuses œuvres littéraires s’inspirent ensuite de ce manuscrit apocryphe, soi-disant un manuscrit grec s’inspirant de sources égyptiennes. Il répand le rêve des fastes égyptiens et popularise la notion de « mystères égyptiens » accessibles grâce à des rituels spécifiques. L’ouvrage  a beaucoup de succès. Mais les égyptologues ne lui accordent aujourd’hui aucune valeur historique et on ne peut pas parler d’un roman historique. Il s’agit de populariser une Egypte fictive. C’est un roman né de l’égyptomanie forte depuis le XVII e siècle, fondée sur l’idée que l’Egypte est la civilisation de la sagesse, une idée très ancienne qui vient d’ailleurs de Platon.

L’intérêt pour le rituel, en particulier les cultes d’Isis et d’Osiris, reprend de la vigueur. On le retrouve dans les romans historiques, de même que l’intérêt pour le rituel funéraire d’une civilisation qui cherche à préserver ses morts dans ce que les auteurs décrivent comme une recherche de l’éternité.

 

 

Le roman comme parcours initiatique

Si nombre de romans se présentent comme un parcours personnel à caractère initiatique, la recherche d’un hypogée (une sépulture souterraine) constitue en soi une sorte de parcours initiatique. On le retrouve dans les romans qui évoquent ce thème. Il est ponctué de périls très romanesques : c’est le point de départ du Roman de la momie. Mais ses héros arrivent assez vite au but, contrairement à ceux de C. Jacq dont le parcours est complexe, se heurtant à maintes épreuves. Selon Mircea Eliade, spécialiste des mythes, lorsque les scénarios initiatiques ont été déconnectés de leur réalisation rituelle, ils se sont mués, la plupart du temps, en motifs littéraires. Il semble bien que ce soit le cas ici.

Le labyrinthe de l’hypogée est le symbole de l’initiation ensuite récompensée, Gautier évoque une recherche de l’or ou bien de la vérité. La récompense s’avère être la suppression de l’espace temps : « la roue du temps sort de son ornière ». On découvre, intact, un témoignage d’une époque ancienne, le caractère irrémédiable de la mort semble aboli à la vue de la momie.

Lord Evandale ressent une forte émotion en entrant dans le tombeau ; il aperçoit sur la couche de poussière l’empreinte d’un pied « le pied du dernier prêtre ou du dernier ami qui s’est retiré, quinze cents ans avant Jésus-Christ, après avoir rendu au mort les honneurs suprêmes ». Convaincu que ce rendez-vous avec la belle Tahoser appartient à son destin, il en tombe amoureux et ne se mariera jamais.

S’ajoute à ces thèmes la « malédiction des pharaons » car qui dit tombe violée dit revanche des esprits, des forces occultes. Elle deviendra un thème de prédilection des romans historiques.

 

 

Les savants inspirent les romanciers

Napoléon a permis à l’Europe de découvrir, ou de redécouvrir, l’Egypte grâce à son expédition de l’hiver 1798-1799 dans laquelle il emmène des savants. L’égyptologie naissante relance ensuite la passion pour l’Egypte. Malgré les découvertes, ou à cause d’elles, la fascination se renouvelle.

Vivant Denon fait partie de l’expédition de Bonaparte. Pour lui la réalité dépasse la fiction. Dans Voyage dans la Basse et la Haute Egypte (1829), le passage consacré à la découverte de Thèbes par la troupe qui a marché jusqu’à Assouan est présenté comme une révélation aux soldats qui, spontanément, applaudissent. Les héros de Gautier expriment le même enthousiasme admiratif.

Alors même que Champollion entreprend de démythifier la langue sacrée de l’Egypte pharaonique en déchiffrant les hiéroglyphes en 1822, elle continue de nourrir l’imagination des artistes.

Le roman historique doit se fonder, pour être crédible, sur les recherches des historiens.

Théophile Gautier écrit une lettre dédicace à l’égyptologue Ernest Feydeau, en 1859 : « Vous avez soulevé devant moi le voile de la mystérieuse Isis et ressuscité une gigantesque civilisation disparue (…) L’histoire est de vous, le roman est de moi. Je n’ai eu qu’à réunir par mon style, comme par un ciment de mosaïque, les pierres précieuses que vous m’apportiez. »

Il parle du double sens de sa démarche littéraire, à savoir mêler exactitude des descriptions et fiction, revendiquant bien sûr son rôle d’auteur. C’est la définition même du roman historique.

Ernest Feydeau a publié auparavant un ouvrage intitulé Histoire des usages funèbres et des sépultures des peuples anciens. Avant de rédiger son ouvrage le romancier l’a rencontré et lui a demandé de l’aider en réunissant des documents, y compris des dessins et gravures.

Gautier s’est aussi inspiré de ses conversations avec son ami Gustave Flaubert ayant effectué un voyage en Egypte en 1849. Il fréquente aussi Joseph Passalacqua qui avait trouvé dans une nécropole de Thèbes la tombe inviolée d’un certain Montouhotpou. Et aussi dans un « tombeau public » la momie d’une très belle femme. Par ailleurs, Champollion avait découvert, parmi les hypogées royaux de Biban-el-Molouk, un tombeau portant les inscriptions d’une reine nommée Tahoser. Le roman de Gautier sera comme la synthèse de ces découvertes.

Il s’inspire aussi de différents récits de voyage, en vogue à l’époque, notamment celui de Maxime du Camp, décrivant comme lui la vie des pharaons : nourritures abondantes et femmes dans des décors somptueux et colorés, roi blasé. L’ensemble est très bien documenté, y compris les descriptions des travaux de la moisson et de la rentrée des troupeaux.

Mais Gautier insiste surtout sur l’architecture monumentale des temples et palais. Les gestes de ses personnages sont ceux des fresques, comme figés. Le pharaon apparaît comme une statue : « On eut dit que ces yeux fixes ne regardaient que l’éternité et l’infini. » Volonté de rester près des sources connues ou bien de décrire une Egypte surhumaine ? Néanmoins le romancier joue son rôle, le pharaon prend vie grâce à son amour pour Tahoser : il allait et venait « comme si ses membres fussent de chair, et non de porphyre ou de basalte ».

 

 

Faire revivre le passé

Georg Ebers, né en 1837, une génération après Théophile Gautier, a surtout rédigé des romans historiques situés en Egypte. Erudit allemand devenu professeur d’égyptologie, il utilise des sources antiques, par exemple, en 1882, pour Ouarda, roman tiré des papyrus de Thèbes. Contrairement à Théophile Gautier, son but est de mettre en scène les moeurs politiques et religieuses mais aussi privées de la civilisation de l’Egypte antique. Ebers est convaincu qu’il est possible, à l’aide d’hypothèse et en faisant preuve d’imagination, de reconstituer le quotidien des siècles pharaoniques : « Ces gens n’étaient-ils pas des hommes comme nous, de la même argile ? » écrit-il alors.

Dans La princesse d’Egypte, roman historique publié en 1893, le personnage central est le pharaon Ramsès II qui incarne l’homme de pouvoir et le monarque accompli et inspirera ensuite nombre de romans historiques. Trois mois après la célèbre bataille de Qadesh, peuple et prêtres fêtent le retour du glorieux pharaon. Tandis que Katuti, la veuve de son prédécesseur, fomente un complot contre lui avec la complicité de Ani, le régent.

Ramsès est présenté comme un homme de cœur s’exprimant ainsi : « le seul attribut vraiment divin de ma condition royale consiste dans le pouvoir de faire des heureux ».

Ebers met en scène l’importance de l’éternité aux yeux des Egyptiens à travers les réactions d’une femme du peuple : Ani, le régent, vient consulter une sorcière qui, en échange d’une promesse d’embaumement, livre ensuite le secret du complot à une suivante de la princesse, une fille de Ramsès II.

Le feu est mis dans la nuit au palais. Le roi et la princesse seront sauvés. Ani trouvera la mort. Katuti se suicidera. Ce roman, comme beaucoup de romans historiques, n’échappe pas à l’influence du goût littéraire de l’époque où il a été rédigé. Il utilise la thèse du complot, ressort fréquent des romans historiques du XIXe siècle comme le triomphe du bien et du pouvoir légitime.

Cependant, Ebers est de toute évidence un précurseur des auteurs de romans historiques d’aujourd’hui qui, suivant l’évolution même de la recherche en histoire, cherchent à décrire la vie quotidienne, la société, les mentalités du peuple, à imaginer l’intimité et les amours des pharaons et des reines les plus célèbres.

Paule Valois

 

Bibliographie

Fascination du roman historique, Brigitte krulic, Autrement, 2007

Le roman historique, Gyorg Lukacs, Payot, 1965

La quête d’Isis. Essai sur la légende d’un mythe. Introduction à l’égyptomanie. Jurgis Baltrusaitis, Perrin, 1967.

L’Egypte imaginaire de la Renaissance à Champollion, colloque, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2001.

 

 

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