Bruits, niveaux sonores dans la rue : écouter l’histoire

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Qu’entendaient nos ancêtres dans la rue entre le Moyen Age et le XIXe siècle ? Quel était le fond sonore quotidien d’une ville ? La valeur et la nature du bruit, et donc celle du silence, son pendant nécessaire. Les marchands crient pour attirer le client, on s’invective volontiers dans la rue, les cloches sonnent pour rythmer la vie, comme les annonces des crieurs publics. Le silence semble être le luxe des classes supérieures et du clergé. Puis le bruit commence à gêner, sans doute avec la naissance de cette intimité dont des historiens situent la réalité au XVIIIe siècle. L’Etat et l’Eglise tentent alors de maîtriser le bruit. Imaginons les sons du quotidien, ce que perçoit le marcheur de la rue…

 

Par Paule Valois

Article paru dans Votre Généalogie n°22

 

Les marchands ambulants, ou les vendeurs établis au coin des rues, lancent chacun un cri particulier, modulé d’une certaine façon, correspondant à chaque différent produit ou service, afin d’informer de leur présence et de héler le client. Les habitants de la ville sont habitués à réagir à ces appels et les distinguent bien les uns des autres, selon les témoins. Louis-Sébastien Mercier, dans son Tableau de Paris qui décrit les années 1780, précise que « les servantes ont l’oreille beaucoup plus exercée que l’académicien, parce qu’elles savent distinguer du quatrième étage et d’un bout de la rue à l’autre si l’on crie des maquereaux ou des harengs frais, des laitues ou des betteraves ». Les laitiers (« Qui veut du bon lait ? La laitière, allons vite ! ») et les marchands d’eau de vie (« La vie ! A un sou le petit verre ! ») sont les premiers levés. Les porteurs d’eau lancent un cri « sinistre et larmoyant » : « A l’eau ! » et font cliqueter l’anse de leurs seaux. Puis, tout au long du jour, on entend aussi les ramoneurs, crocheteurs, tonneliers, raccommodeurs de soufflets, cireurs de chaussures, cureurs de puits, les merciers, les rôtisseurs, les vendeurs de tisane qui portent sur leurs dos une fontaine de fer-blanc (« A la fraîche ! Qui veut boire ? » ). Ils joignent leurs cris à ceux des marchands de fruits et de légumes, de vinaigre, d’huîtres, de fromages et de toute autre denrées ou objets : peaux de lapin, cuillères, lanternes, balais, fard, savon. La liste est fort longue.

Certains messages sont énigmatiques, celui du vendeur de chaufferettes par exemple, qui crie : « Ho, hop, hop, hop! Capi ! Calala ! » La vendeuse de mouron (une plante herbacée) chante avec une modulation de soprano : « Du mouron pour les p’tits oiseaux ». A propos de cri, un article de journal du début du XIXe siècle rapporte que c’est « l’un des plus doux et des plus harmonieux », tandis que l’homme à la bouteille d’encre hurle « comme l’âne en détresse ».

Les taverniers et les propriétaires d’étuves emploient des crieurs, on entend donc des chansons qu’on peut déjà qualifier de publicitaires. Les crieurs de loterie vendent et annoncent la liste des gagnants de la loterie.

Le gagne-petit, un rémouleur, propose ses services, comme l’arracheur de dents. Les jongleurs appellent les amateurs de spectacles. Des instruments divers se partagent aussi l’espace : flûtes, tambours, pipeaux, cornes, sifflets, orgues de barbarie dont on jouait beaucoup dans les rues.

Il faut ajouter les moines des différents ordres quêtant dans les rues dont le poète Rutebeuf, au XIIIe siècle, écrit qu’ils ne cessent de « braire à haute haleine ».

 

Les vendeurs de journaux, au XVIIIe siècle, les colporteurs de brochures, crient les nouvelles mais surtout des pamphlets et des commentaires très écoutés.

Mercier évoque des voix aiguës et perçantes : « Il faut les entendre élancer leurs voix par-dessus les toits ; leur gosier surmonte le bruit et le tapage des carrefours (…) tous ces cris discordants forment un ensemble dont on n’a pas d’idée lorsqu’on ne l’a point entendu. »

Mais le poète François Villon, au XVe siècle, chante les prouesses vocales de deux marchandes de hareng du petit-Pont concluant qu’ « il n’est de bon bec que de Paris ».

Combien étaient-ils ces personnes proposant marchandises ou services à Paris ? Massin, dans Les cris de la rue, explique qu’on les a évalué à quinze à vingt mille au milieu du XIXe siècle, ce qui lui paraît beaucoup car leur nombre avait diminué par rapport au siècle précédent.

Le niveau sonore était sans doute plus élevé au Moyen Age qu’à l’époque moderne, estime cet auteur car « Au Moyen Age, Paris se tenait sur deux cents hectares avec des rues très étroites et coupées à angles vifs ». Il imagine le grincement permanent des multiples enseignes.

 

 

Le bruit des affaires

Certains moments de la vie publique ajoutent leurs bruits caractéristiques au fond sonore quotidien. Les « louées », lors desquelles la main d’œuvre peu qualifiée se loue à la tâche, à la journée ou à la semaine, ou encore les « estrousses », ventes aux enchères de mobiliers.

Au Moyen Age et jusqu’à la fin du XVIIe siècle, on traite ses affaires partout, dans la rue ou sur le pas de la porte. Le notaire recueille les testaments dans les cours des maisons, l’écrivain public écoute son client dans un espace largement ouvert.

La taverne aussi est un lieu de rencontre fort bruyant : on y discute, on y conclut des contrats oraux (ventes, embauches, transactions matrimoniales, etc.) on y écoute des conteurs.

La vie est commune et donc forcément bruyante. On se dispute, on s’adresse la parole spontanément entre habitants. La rumeur de la rue alimente les conversations.

 

 

Cloches omniprésentes : le quotidien religieux

Le tableau n’est cependant pas complet et ne peut laisser de côté un son ancestral, celui des cloches, tout au long de la journée, multiples comme le nombre important des églises et couvents. Beaucoup de villes importantes se disent « ville aux cent clochers ». Nul ne peut donc ignorer ni le temps qui passe ni la puissance de l’Eglise. Vêpres, mâtines, Te Deum, glas ou tocsin sonnent mais aussi des annonces profanes comme l’élection de nouveaux échevins ou l’assemblée des communautés d’habitants.

Ces cloches traduisent aussi la rivalité entre églises et couvents qui rappellent leur présence par l’intermédiaire de ces sons régulièrement émis. Les sons des cloches se chevauchent, s’additionnent, se concurrencent. Plus tard elles semblent exprimer la querelle entre jésuites et jansénistes.

A partir du XVIIe siècle, l’évêché s’en mêle, essayant de faire en sorte que les signaux des cloches restent compréhensibles en répartissant les appels, les horaires, l’utilisation de certains types de cloches.

 

« Concert monstre »

Le tout forme, à Paris, un niveau sonore pour le moins élevé et discordant. Les auteurs qui ont traité ce thème, quelle que soit l’époque depuis au moins le XIIIe siècle, parlent de « cacophonie », de « concert monstre », ou, plus modérément, de « symphonie discordante » ou de « mélopée bruyante et bizarre ». La plupart s’accordent sur le fait que les Parisiens, à force de vivre dans le vacarme, finissent par ne plus y faire attention. Mais certains chroniqueurs parlent de « l’ébahissement » des ruraux à leur arrivée dans la capitale. Selon des étrangers, seule une ville comme Londres pouvaient concurrencer Paris en termes de niveau et de variété sonores.

 

Les cris de la nuit

Un Livre des métiers datant du XIIIe siècle mentionne, parmi les nuisances nocturnes, les chats et les rats, trop nombreux, les cloches, les voleurs, les filous, le chant du coq et le marteau du serrurier.

Durant les siècles suivants, le soir, seul le vendeur d’oublies (de petits gâteaux plats) propose sa marchandise. Les patrouilles du guet, deux à trois cents soldats, battent le pavé de la ville, les « enlèvements de police » alternant avec les rixes, ou les provoquant.

Le soir apparaît aussi le « clocheteur des trépassés », un crieur en fait, avec sa sonnette, parcourant les rues et annonçant d’une voix lugubre le nom du défunt, ses titres ainsi que le jour et l’heure de l’enterrement. Leur « bonsoir », la sonnerie du soir, invite à rentrer chez soi, les soldats à regagner leurs logements chez l’habitant. Puis arrivent les vendeurs de lanternes et de chandelles criant « Lanternes ! » et « Eclairez-vous ! ». « Voilà le falot ! » ajoutent les porte-flambeaux qui vendent leur service au quart d’heure, raccompagnant leurs clients jusque chez eux.

Les vendeurs d’oublies rencontrent parfois à l’aube les « réveils-matins » qui invitent à prier encore pour les trépassés et à commencer la journée.

 

Le Pouvoir s’annonce

Si un dictionnaire du commerce du XVIIIe siècle définit le « cri » comme « Tout ce qui se crie à haute voix par la ville, soit pour l’achat, soit pour vente », la définition s’applique aussi à « une proclamation ou publication faite par des officiers de police pour annoncer au peuple la vente de quelque marchandise, l’ouverture de foires, le rétablissement ou liberté du commerce entre des nations jadis ennemies, ainsi que les défenses et interdictions, etc. »

Après une période où le « criage » dépendait de l’autorité royale, les membres de la corporation des crieurs, depuis le début du XVe siècle, rendent publics les actes officiels, les ordonnances de police, les sentences criminelles aussi bien que la vente de produits, l’annonce d’enfants perdus ou des réunions de confréries, etc.

Au XVIIIe siècle on rencontre les jurés-crieurs qui lisent les ordonnances royales et les édits à certains carrefours et sur les places publiques, après avoir alerté au son, très porteur, de trois trompettes. Ils annoncent les déclarations de guerre, les victoires et les exécutions, mais aussi la mise aux enchères de la boucherie de carême, le prix des denrées ou encore, au printemps, le moment pour les officiers et soldats de rejoindre leurs régiments.

Le Pouvoir rassemble bruyamment le peuple autour de lui. Avant les entrées royales ou princières en ville, des sergents circulent en en « répandant le bruit » afin de mobiliser chacun, avant l’entrée en action des sonneurs et trompettes qui précèdent le cortège.

 

 

La recherche de la tranquillité

Dans ce contexte populaire bruyant, l’élite cherche à se distinguer par un moindre niveau sonore. Les manuels de civilité recommandent la modération dans l’expression orale, la discrétion dans la conversation. Cela fait partie, semble-t-il, du mouvement courtois au XIIe siècle puis du modèle de l’honnête homme au XVIIe siècle. Mais seule l’élite peut s’isoler du bruit de la rue.

Dès le Moyen Age, les règles monastiques érigent le silence au rang des vertus. Dans la société, l’Eglise cherche à contrôler les manifestations orales en même temps qu’à s’imposer. Le deuil, par exemple, se manifeste par des cris et des supplications : à la fin du XIIIe siècle, les statuts de Valréas interdisent à ceux qui suivent un enterrement de crier et de se lamenter car ils « terrifient le peuple » et gênent l’office. L’Eglise entend remplacer ces rituels « païens » par ses psaumes et le clocher qui sonne le glas.

Il semble que ce soit au début de l’époque moderne mais surtout au XVIIIe siècle que le fond sonore élevé commence à être ressenti comme une gêne, on se préserve alors du bruit, comme l’explique Jean-Pierre Gutton dans Bruits et sons dans notre histoire. Dans les milieux aisés, la recherche de l’intimité se manifeste par la multiplication des pièces dans les demeures qui permet, entre autre, de se protéger des oreilles indiscrètes.

Les cloches elles-mêmes incommodent de plus en plus. Certains proposent d’instaurer un jour de trêve des cloches pour épargner un peu les oreilles des malades. Boileau, dans une de ses satires, en 1666, évoque mille cloches dans les airs qui « pour honorer les morts, font mourir les vivants ». Brettonier, au début du XVIIIe siècle, propose de se passer d’une telle quantité de cloches et de les fondre pour en faire de la monnaie.

De manière générale les bourgeois cherchent à limiter ce que l’on considère désormais comme des nuisances sonores. En conséquence, au XVIIIe siècle, la police des métiers réglemente-t-elle les activités artisanales bruyantes, décrites comme mauvaises pour la santé de leurs voisins : en premier lieu celle des charpentiers, serruriers et forgerons. Les loueurs s’en préoccupent de plus en plus, comme les voisins. On cherche à cantonner ces artisans dans certains lieux.

Les villes réglementent davantage les tapages nocturnes. On évoque la « tranquillité publique », on donne suite à la plainte de prêtres contre des vendeurs, installés près des églises, dont le « bruit » gêne la messe.

C’est au cours du XIXe siècle que diminue fortement le concert des cris de Paris, la période où justement les petits métiers de la rue tendent à disparaître et à se marginaliser.

 

 

 

 

Bibliographie :

Jean-Pierre Gutton, Bruits et sons dans notre histoire, Puf, 2000

Massin, Les cris de la ville,  commerces ambulants et petits métiers de la rue, Paris 1978

  1. Muray Schafer, Le paysage sonore, Paris, 1979

J.-R. Julien : Musique et publicité. Des cris de Paris…aux messages publicitaires radiophoniques et télévisés, Paris, 1989