ANTIQUE DEPRESSION…

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Article de Paule Valois paru dans Pharaon Magazine

La dépression ou le mal de vivre sont déjà reconnus dans l’Egypte ancienne puisqu’ils s’expriment comme tels. L’aspiration au suicide emploie des expressions poignantes. Certains Egyptiens éprouvent aussi des doutes sur la mort et la nature de l’au-delà, pourtant très encadrés par des mythes et des rituels. La peur de la mort n’épargne par les Egyptiens.

« La mort est aujourd’hui mon seul espoir,

Comme la guérison pour un malade,

Comme la liberté après la prison.

La mort est aujourd’hui mon seul espoir,

Comme le parfum de la myrrhe,

Comme l’abri un jour de vent.

La mort est aujourd’hui mon seul espoir,

Comme le parfum des fleurs de lotus,

Comme l’approche de l’ivresse.

La mort est aujourd’hui mon seul espoir,

Comme l’apaisement de la pluie (…)

La mort est devant moi aujourd’hui,

Comme le retour chez lui d’un homme sur un bateau de guerre (…)

Comme quand un homme désire revoir sa maison »

 

Cette litanie est sans doute l’une des plus anciennes expressions individuelles connues du mal de vivre dans l’Egypte antique. Elle date du Moyen Empire (environ 2020-1650 av. J.-C.), c’est un poème nommé L’homme qui était fatigué de vivre. Ce dernier aspire à la mort, dans des termes intemporels et universels. L’historien Georges Minois, dans son ouvrage sur ce thème, écrit : « le mal de vivre résulte de la conscience des contradictions insolubles de la condition humaine, et son histoire est donc inséparable de l’histoire de la pensé humaniste dans ce qu’elle a de plus grand ».

Cet homme semble bien avoir les symptômes de la dépression, il se dit « malade », « en prison ». Un prêtre décrit ainsi cet état : « Maladie, langueur, affaiblissement, souffrance se sont répandus sur lui. Plainte et soupir, oppression, angoisse, effroi, tremblement ont pourchassé et déchiré ses désirs ».

 

L’envie de mourir : le suicide

L’égyptologue Sergio Donadoni emploie également le terme de « dépression » : « La mort peut aussi apparaître comme une réponse, un remède, un moyen de ne plus souffrir pour quelqu’un qui souffre, de dépression. »

Des textes témoignent en effet de suicides dans la vallée du Nil : certains Egyptiens se jetaient aux crocodiles, confiaient leur destin au Nil en s’y noyant, ou bien se frappaient d’une hache ou d’une épée.

L’homme fatigué de vivre ne supporte plus sa vie quotidienne et ne cherche qu’à la fuir. Il a un dialogue à ce sujet avec son « âme ». Il argumente lors de cet échange avec ce qui apparaît comme sa « conscience » et explique qu’il ne supporte plus la société,  jugée mauvaise. Il préfère la mort qui lui paraît plus proche de son état d’esprit. Il pense qu’il s’y sentira « chez lui ». Selon Donadoni, ce désir ressemble à une dénonciation politique et sociale, d’une société corrompue, pendant une époque troublée.

Son « âme » essaie de lui faire changer d’avis en lui rappellant que la mort est d’abord quelque chose de triste, qui le privera de la beauté du monde :

« Si tu penses à la sépulture, c’est une chose bien triste,

C’est une chose qui amène les larmes et qui afflige l’homme (…)

Alors, tu ne remonteras plus pour voir le soleil ! »

Mais l’argument n’atteint pas la détermination de l’homme. Plutôt que le lever du soleil, il préfère la fin du jour, aspire à se tourner dans la direction de l’ouest où les Egyptiens situaient le monde des morts : « Mon âme est stupide de chercher à persuader un malheureux de rester en vie et de m’empêcher d’atteindre la mort avant mon terme. Montre-moi plutôt combien le couchant est beau ! Est-ce si terrible ? »

Il devient fataliste et son amertume ne fait qu’augmenter. Finalement, l’âme accepte d’accéder au désir de l’homme et tous deux auront « ensemble une demeure ».

Selon A. Erman « Il aspire ardemment à la mort, et, néanmoins, il la craint, car, abandonné de tous ses amis et parents, il n’a personne qui pourrait accomplir pour lui les rites funéraires. » En effet, cet homme qui apparaît très seul s’exprime ainsi : « Vois, mon nom est maudit » ou encore « A qui pourrais-je parler aujourd’hui ? »

Son jugement négatif sur la société le fait, de toute façon, douter de l’intérêt des beaux monuments funéraires qui ne changent pas la réalité de la mort devant laquelle tous les hommes sont égaux, riches ou pauvres : « Ceux qui ont bâti en granit rouge (…) Qui ont exécuté de belles œuvres dans ce beau travail (…) Leurs tables d’offrande sont vides. Comme celles des gens fatigués qui sont morts sur la rive du Nil. »

Un autre récit évoque également le désespoir d’une personne qui n’a plus envie de vivre. Cette personne, impliqué dans un procès et qui ne parvient pas à faire valoir ses droits devant la justice. Craignant le pire, en désespoir de cause, il préfère le suicide et désire « s’approcher comme un assoiffé des puits ; tendre la bouche d’un petit enfant vers le lait : voilà la mort que l’on désire voir. » La mort est ici décrite comme un refuge, l’équivalent d’une mère bienveillante.

Il ne parle pas de la justice divine, dans le monde des morts, là où l’âme est pesée et évaluée, qui serait meilleure que la justice des hommes.

 

L’au-delà : les doutes

« La vie outre-tombe, dans les enfers, ne sera pas meilleure. D’où ces troubles de type anxiodépression », George Minois se réfère ainsi à des témoignages qui prouvent que le devenir dans l’autre monde est une source d’angoisse et de frayeurs. Même si la « survie » après la mort est préparée par des opérations matérielles et des cérémonies religieuses très codifiées.

Sergio Donadoni écrit dans L’homme égyptien : « Cet optimisme cosmique n’exclut en rien, naturellement, un autre sens de la mort bien différent. »

Certains textes, échelonnés de la fin du IIIe millénaire avant J.-C. jusqu’à l’époque chrétienne, « disent l’expérience immédiate du refus de la consolation mythologique ».

Le « Chant qui se trouve devant le harpiste » en est sans doute le meilleur exemple et en tout cas le plus ancien connu. Ce texte figurait d’abord sur un mur du temple funéraire d’un prince Antef, devenu un des pharaons de la XIe dynastie (vers 2080-1937 av. J.-C.). Ces phrases sont écrites à côté de l’image d’un harpiste. Elles ont été ensuite reproduites sur papyrus et il en existe au moins deux exemplaires datant du Nouvel Empire. Ce qui prouve qu’il était très apprécié à cette époque-là.

Elles expriment des doutes quant à la réalité de ce qui attend l’homme après la mort. Le roi Antef partageait probablement ces doutes…

En voici un extrait : Il évoque deux personnages, des lettrés célèbres, cités précédemment, des sages dont on peut penser que le monde des morts les accueillera bien : « Personne ne revient de Là pour nous raconter quel y est leur sort, pour exprimer ce dont ils ont besoin, pour rassurer notre cœur, jusqu’à ce que nous rejoignions le lieu où ils s’en sont allés. » Le texte suggère la douleur à l’idée de mourir.

L’angoisse de la mort domine : « Viendra ce jour du cri (les plaintes funèbres) mais Osiris n’entend pas leurs cris et les lamentations ne sauvent personne du tombeau ».

On comprend que la mort est vue comme une fatalité, auxquelles les cérémonies funèbres ne changent rien malheureusement.

Erman explique le titre donné à ce texte en précisant qu’il s’agit d’une de ces chansons à boire réservées aux festins ou réunions bachiques durant lesquels on boit du vin entre convives. Certaines d’entre elles étaient plus complexes, plus « intellectuelles » que d’autres. On les chantait accompagné du son de la harpe, par exemple aux festins des princes. Erman souligne que « par un remarquable contraste, au milieu de ce joyeux banquet, ces chansons invitent les buveurs à penser à la mort prochaine ».

Il fait ensuite le rapprochement avec certaines descriptions de ces réunions : « La tradition grecque rapporte qu’en Egypte il aurait été d’usage de faire passer de main en main parmi les convives au moment de servir le vin, une figurine en forme de momie, pour les exhorter, par cette évocation de la mort, à jouir d’une vie trop brève ».

Rappeler la mort sert d’argument pour inciter à profiter de la vie car elle est bien courte. Cette vie terrestre à laquelle les Egyptiens attachaient tant d’importance. Une partie du chant explique clairement son objectif :

« Sois joyeux et rends ton cœur… oublieux,

Suis ton cœur aussi longtemps que tu vis.

(…)

Ne laisse pas s’abattre ton cœur,

Suis ton cœur et ton plaisir.

Accomplis tes destinées sur terre

Et ne tourmente pas ton cœur,

Jusqu’à ce que vienne pour toi ce jour de la lamentation funèbre.

(…) Les plaintes ne sauvent personne du tombeau.

C’est pourquoi fête l’heureux jour

Et ne t’en fatigue pas

Car il n’est accordé à personne d’emporter avec soi son bien, et aucun de ceux qui sont partis n’est revenu. »

 

Tout ce que l’on construit sur terre est appelé à disparaître : « Leurs murs sont tombés en ruine. Leurs places ne sont plus : c’est comme si elles n’avaient jamais existé. »

Pessimisme ou clairvoyance, perception d’une sorte de néant de l’existence humaine qui ne laisse rien derrière elle ?

Sans doute tout cela, mais la logique du texte ne s’arrête pas là. Le chant se termine en évoquant ce que l’homme possède réellement : les joies qu’il a éprouvées. Certaines belles ou bonnes actions, de charité notamment, permettent de rester dans la postérité : « Donne du pain à celui qui n’a pas de champ, et assure-toi à tout jamais un bon nom auprès de la postérité. »

 

Une évolution qui s’accentue encore par la suite. C’est ce que constate Donadoni en étudiant les textes littéraires sur ce thème après le Nouvel Empire : par exemple, à l’époque grecque, un texte dans lequel la description de l’Occident, le séjour des morts est particulièrement pessimiste, jusqu’à contredire la croyance traditionnelle que les morts interfèrent avec la vie des vivants et restent en contact avec eux.

« L’Occident est le pays de la torpeur, une obscurité perpétuelle est la demeure de Ceux qui sont Là. Dormir est leur occupation : ils ne s’éveillent pas pour voir leurs frères, ils ne regardent ni leurs pères ni leurs mères ; et leurs cœurs oublient leurs épouses et leurs enfants. »

Ce chant traduit un doute existentiel mais sert aussi de leçon de vie. Erman en fait une analyse économique et sociale. Ce type de chant aurait été écrit durant des époques difficiles. Mais pourrait correspondre aussi à une évolution historique des mentalités : « La croyance aux joies réservées à ceux qui étaient admis dans le royaume d’Osiris, devait avoir été ébranlée depuis longtemps déjà, quand on osa parler de la mort de pareille façon ».

 

 Références bibliographiques :
Georges Minois, Histoire du mal de vivre, Editions de La Martinière, 2003.
Sergio Donadoni, L’homme égyptien, Editions du Seuil, 1992
Erman et H. Ranke, La civilisation égyptienne, Payot, 1983.
Papyrus Berlin 3024, publié par A. Erman. L’homme qui était fatigué de vivre.
Pigeaud, La maladie de l’âme, étude sur la relation de l’âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique, Paris, Les Belles Lettres, 1989.
H. Gardiner, The Attitude of The Ancient Egyptians to Death and the Dead, Cambridge, 1935
H. Gardiner et K. Sethe, Egyptian Letters to the Dead, Londres, 1982.
Zandee, Death as en Ennemy according to Ancient Egyptian Conceptions, Leyde, 1960.

 

 

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