Le message mystérieux – Episode 8 – Un devoir envers Isis

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Séléné marchait vite tandis que Charmion la suivait avec peine tout en répétant que la jeune fille devait l’attendre pour savoir exactement où l’on se rendait. Elles avaient descendu la pente du mont Palatin. Les rues de Rome étaient encore imprégnées de la chaleur et des effluves de l’été.

– Cesse de courir devant moi.

– Tu m’arrêteras lorsque je me tromperai de chemin. Je suis si heureuse de sortir sans escorte !

– Alors arrête-toi tout de suite. Nous n’allons pas sur le forum, nous prenons la direction du cirque Maximus.

– Où est située cette herboristerie ?

– Tu le verras bien, suis-moi maintenant.

– Où allons-nous Charmion ? Est-ce qu’il s’agit vraiment d’une herboristerie ? S’il s’agissait d’acheter des herbes, tu aurais pu y aller toute seule ! Pourquoi est-ce que je dois t’accompagner ? Je me suis posé la question toute la nuit.

Charmion s’arrêta net. Un encombrement de chariots et de litières allait rendre leur passage difficile. Les piétons se bousculaient dans la rue, au coude à coude. L’odeur de saucisses luttait contre celle des pois chiches grillés que les passants achetaient et grignotaient tout en marchant.

Charmion prit une autre rue et marcha un long moment avant de répondre. On était aux premières heures de la matinée, mais la nourrice égyptienne suait déjà à grosses

gouttes et s’essuyait régulièrement le visage avec sa serviette :

– Nous allons sur le Champ de Mars. A pied, ça va nous prendre beaucoup de temps.

Séléné s’arrêta quelques secondes. Le Champ de Mars lui rappelait amèrement le départ du défilé. Les souvenirs affluaient. Elle eut l’envie de repartir, mais elle décida de ne pas y céder et reprit le fil de ses questions. Il lui fallait de bonnes raisons d’aller plus loin, pour trouver le courage de prendre cette voie :

– Es-tu certaine que c’est bien là-bas ? Le Champ de Mars est un endroit bizarre pour installer une boutique d’apothicaire. Est-ce que j’ai besoin d’un remède spécial, secret peut-être, doublé d’une formule magique ?

– Suis-moi, là où Isopé m’a ordonné de te mener. Je te rappelle que ce matin, tu voulais absolument venir.

La nourrice gagna le Champ de Mars en suivant exactement le chemin inverse de celui qu’avait emprunté le cortège triomphal, un an plus tôt. Séléné avait le sentiment d’avaler pas à

pas ce souvenir douloureux, comme le ferait un serpent, pour le faire disparaître.

Elles arrivèrent bientôt face au méandre du Tibre, situé au sud du Champ de Mars. De forts relents de vase, de teintures et de tanneries remontaient du fleuve. L’activité se cantonnait

aux berges. Des esclaves y puisaient de l’eau, y jetaient des ordures, y bavardaient. Le quartier n’était pas densément peuplé, contrairement au reste de la ville. Il était constitué d’un

vaste terrain, vaguement herbeux, qui servait habituellement à l’entraînement des légions. Il se trouvait quasiment vide à cette heure de la matinée. Le terrain allait doucement mourir

au bord de l’eau. L’odeur de marécage augmentait tandis que les deux femmes s’en rapprochaient. Des moustiques commencèrent à les attaquer lorsqu’elles furent en vue d’une esplanade rectangulaire située devant une enceinte de pierre.

Là, elles s’arrêtèrent. Le son aigu d’un sistre serpentait jusqu’aux oreilles de Séléné. Elle reconnut cet instrument de musique qui servait toujours au culte isiaque. Son étrange bruit évoquait de manière symbolique le flux et le reflux de la crue du Nil qui revenait chaque année en Egypte. Cette musique avait pour mission de repousser le plus loin possible la force de Seth, le frère et meurtrier du dieu Osiris. Ce son aigrelet imitait aussi des cris de détresse, appelant ainsi les adeptes à pleurer la mort d’Osiris. Quelques-uns d’entre eux se tenaient d’ailleurs sur place, devant Séléné. Elle se sentit submergée par l’émotion. La jeune fille comprit alors que la déesse était adorée à Rome de façon à peine cachée, probablement de la même manière qu’en Egypte. Elle eut le sentiment de retrouver son pays. Une vague de douceur envahit son corps.

La porte du temple donnant sur l’esplanade s’ouvrit lentement pour permettre aux fidèles d’apercevoir la déesse à l’intérieur. Séléné se plaça en face de la statue de bois peinte, quasiment de la taille d’une femme, chaussée de sandales, vêtue d’une tunique de lin blanc et d’un châle noué sur la poitrine formant le nœud isiaque, un de ses attributs caractéristiques. La figure aux yeux fixes était dotée d’une perruque noire, bouclée. Elle portait sur le front un bandeau orné d’un cobra et sur le visage un maquillage rosé, du rouge sur les lèvres, du noir de khôl aux yeux. Les prêtres, ou plutôt les stolistes, les habilleuses de la déesse, l’avaient préparée avec soin. Derrière le temple, le théâtre édifié par Pompée, un ancien consul, faisait office de décor romain d’où sortaient par poignées de nouveaux fidèles. Des esclaves ou des affranchis, beaucoup d’origine orientale, mais aussi des citoyens romains, venaient, ensemble, augmenter ce groupe hétéroclite et s’agglutiner sur l’esplanade. Il y avait beaucoup de femmes parmi eux, dont l’espoir agrandissait les yeux.

Des voix s’élevèrent, convergeant vers Isis en un chant discordant.

« Tout se passe comme à Alexandrie, pensa Séléné qui se souvenait de cette partie du culte. Dans l’Egypte des anciens pharaons, la déesse restait dans le sanctuaire, seuls les prêtres s’occupaient de lui rendre un culte journalier. Maintenant, Isis offre à tous l’accès à ses pouvoirs ! »

 

Les esclaves qui travaillaient au bord du fleuve étaient bouche bée, comme chaque matin, devant le spectacle de ces personnes visiblement fascinées. Séléné resta immobile durant ce long moment de vénération. Soudain, un nouveau son de crécelle surgit, se mit à galoper sur l’horizon vide du terrain guerrier, comme pour lui donner chair.

Séléné continua pour elle-même : « Cette déesse-là c’est l’amour, la fécondité, la naissance. Elle n’a pas eu peur d’aller chercher jusqu’au fond de l’Egypte, jusqu’au fond du Nil, des

morceaux du corps de son frère et époux, Osiris, pour le reconstituer. Elle s’est faite magicienne pour lui redonner la vie ! »

Passée la curiosité, les esclaves retournèrent à leurs occupations. Une barge défilait doucement sur le fleuve, chargée de caisses et d’amphores. Son passage format des vaguelettes qui semblaient vouloir agripper l’esplanade. La déesse les ignorait. Un petit vent se levait, les plis de la robe volèrent doucement, et Séléné eut l’impression que les lèvres ver- meilles bougeaient pour le remercier. Ce fut le moment choisi par les prêtres pour signifier la fin du culte et rentrer la statue dans le sanctuaire. Le chariot sur lequel elle trônait devant les

fidèles repartit en arrière, bientôt englouti par les portes. Clac. C’était fini. Orphelins, les fidèles quittèrent peu à peu le terrain. L’un d’eux, particulièrement enthousiaste, se tourna vers Séléné :

– Elle est belle n’est-ce pas ? Vous avez l’air pensif. Vous pouvez revenir vous savez. Elle sera ressortie cet après-midi. Personnellement, je viens honorer Isis deux fois par jour.

 

Charmion entraîna Séléné, contourna l’esplanade et le coin de l’enceinte, fit encore quelques pas avant de s’arrêter devant une porte étroite encadrée de deux colonnes. Au fronton figurait une fleur de lotus, deux épis et un croissant de lune. « Encore des symboles de la déesse Isis » pensa Séléné. Cette entrée, de toute évidence, permettait d’accéder directement à l’intérieur du temple voué à la déesse.

Leur herboristerie, c’était le temple d’Isis à Rome, pensa-t-elle, hésitant entre l’appréhension et l’envie d’y pénétrer :

– Est-ce que nous avons rendez-vous ?

Charmion agita une petite clochette. Quelqu’un ouvrit la porte. Elles aperçurent la cour entourée d’un portique. Le sanctuaire à proprement parler était situé sur un podium au centre. Un prêtre apparu, vêtu d’un pagne long recouvert d’une tunique de lin blanc, provenant d’Egypte. Son front était ceint d’un bandeau orné d’un cobra. Il se plia en avant devant Séléné et recula, puis il s’arrêta. Il les fit ensuite pénétrer dans une salle fraîche, attendit que la porte soit refermée et dit lentement :

– Bienvenue, ma reine. Nous sommes des prêtres et prêtresses du culte d’Isis. Comme tu le sais sans doute, ce culte existe depuis plus d’un siècle à Rome. Il se répand et le nombre des adeptes augmente chaque jour un peu plus. Isis est la plus grande des déesses d’Egypte. Elle a régné sur cette terre incomparable et peut apporter ses bienfaits dans l’ensemble de l’empire romain.

– J’en suis certaine, affirma Séléné, troublée par la gravité du prêtre.

Il s’inclina à nouveau :

– Le pouvoir interdit officiellement ce culte, qu’il juge trop oriental et démonstratif. Certes, il ferme les yeux sur la pratique, comme tu viens de t’en rendre compte, mais nous avons besoin de soutiens à Rome. Nous avons pensé, reine Séléné, que tu serais pour nous la meilleure personne, car tu as reçu en héritage, de ta famille, la lignée des Lagides, la faculté d’être l’incarnation, parmi les vivants, de la déesse Isis.

– Je vous remercie. Je ne savais pas que ce culte était si important à Rome. J’ai envie de vous aider. Je le ferai de toute mon influence. Et je souhaite aussi vous revoir, afin que vous m’expliquiez la façon dont vous rendez ce culte à Isis, ici à Rome.

– Ce n’est pas difficile princesse, il te suffit de venir nous rejoindre le plus souvent possible.

– Je ne pourrai pas, je suis trop bien gardée !

– Dans ce cas, revoyons-nous plus tard quand tu le pourras.

Le prêtre se courba à nouveau devant elle puis prononça, comme une prière sacrée :

– Pour nous, ici à Rome, selon la symbolique astrale, Isis prend la forme de la lune, Luna Séléné, comme Osiris prend celle du Soleil-Hélios. Tu es Isis dans cette capitale, ma reine, comme ta mère, Cléopâtre VII, était l’incarnation d’Isis, comme tes ancêtres les pharaons étaient des incarnations des dieux sur la terre d’Egypte.

Séléné, intimidée mais follement désireuse d’assumer la gloire et l’héritage de sa lignée, répondit, le plus dignement possible : « Je suis Isis. »

 

Isopé apparut alors, vêtu de la même façon que le prêtre. Il s’inclina devant elle et lui sourit. Séléné le vit avec étonnement, mais lui rendit son sourire avec un immense plaisir :

« Ainsi Isopé, tu es un des prêtres du culte d’Isis à Rome ! »

– Comme tu le vois.

– Je t’admire de savoir si bien le cacher et te remercie de me le dévoiler aujourd’hui. Je suis fière et honorée de votre confiance à tous ici, prêtres et prêtresses.

– Il est temps que tu sois reconnue ici par les Egyptiens et par les adeptes du culte d’Isis.

Isopé n’en dit pas plus sur ce sujet. Séléné lui faisait plus que jamais confiance. Il ajouta :

– Je vais te faire visiter les lieux.

Charmion fit signe à Séléné qu’elle restait sur place. La jeune fille suivit Isopé. Le prêtre désigna de la main la direction des pièces réservées au logement des officiants. Ils pénétrèrent dans la salle de banquet, puis il l’emmena jusqu’à la pièce réservée au dépôt des objets sacrés. Séléné découvrit ensuite le sanctuaire, où elle s’arrêta avec dévotion devant une statue d’Osiris. Celle d’Isis n’avait pas encore repris sa place près de lui.

Deux autres statues y avaient été déposées, des personnages masculins qui représentaient l’un le Tibre et l’autre le Nil, le fleuve avec lequel la déesse Isis entretenait une histoire particulière. Ici le Tibre remplaçait le Nil trop lointain.

« Je suis Isis » se répéta Séléné plusieurs fois en quittant le temple. Cette phrase, elle le pressentait, allait la sauver de la mort qui la menaçait.

Sur le chemin du retour, Charmion expliqua que le temple d’Isis avait été construit sur le Champ de Mars car sa présence était interdite dans l’enceinte même de la ville. Le pouvoir prétendait que le culte risquait de troubler l’ordre public. Les dirigeants l’avaient donc mis en dehors de la ville, mais pas trop loin non plus, face à un coude du Tibre. La nourrice précisa que, d’après les prêtres, cette attitude était la preuve même de l’influence du culte d’Isis, qui faisait peur aux pouvoirs en place.

Séléné s’interrogea tout à coup à l’attitude de Charmion :

– Charmion, tu avais l’air d’être presque chez toi dans le temple. Tu connais tout le monde, Isopé en particulier. Pourquoi n’es-tu pas venue visiter le sanctuaire avec moi ?

– Ma reine, je ne suis pas digne de pénétrer dans ce lieu sacré.

 

Plus tard, dans la maison d’Octavie, Séléné repensa à Isis de façon obsédante. Ainsi elle avait rejoint, à Rome, cette déesse de la fécondité, image même de la fidélité et de la générosité féminine. C’était un signe. Si ce culte se développait, c’est que l’Egypte prenait de l’importance à Rome. En défendant Isis, elle défendait l’Egypte. Voilà, elle avait trouvé son

rôle ! Elle allait défendre le culte d’Isis pour défendre l’image de son pays et donc celle de sa mère. Elle serait une ambassadrice. Enfin la jeune fille se sentait investie d’une mission d’adulte, un rôle humain, politique et familial à la fois. Elle se sentit fière, un peu dépassée par sa mission, mais heureuse. Son destin et sa vie prenaient enfin un sens. Ce qu’elle devait faire, dans les mois à venir, était clair : soutenir ce culte, remercier ainsi les Romains qui se vouaient à la déesse d’Egypte, et donc à elle-même.

 

Restait à savoir comment elle allait s’y prendre.