Episode 4 – Octavie –

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Le message mystérieux

Roman historique

Auteur : Paule Valois

La jeune Séléné est la fille de Cléopâtre VII, reine d’Egypte, et de Marc Antoine. Lorsque cette histoire commence, nous sommes en 29 av. J.-C. Séléné vit à Rome après le suicide de ses parents et doit participer au défilé du triomphe d’Octave, le futur empereur Auguste. C’est beaucoup d’humiliations mais aussi un message mystérieux donné par un inconnu. Elle le décrypte peu à peu. Mais qui en est l’auteur ? Après la mort d’un de ses frères Hélios, l’autre disparaît. Séléné, partie à sa recherche, découvre le culte d’Isis à Rome et les méandres politiques…

Ce roman, bien documenté, s’inspire d’événements historiques et de la vie réelle de Cléopâtre Séléné.

Paule Valois vous en offre la lecture en feuilleton.

Episode 4 – Octavie –

Une fois prête, Séléné quitta rapidement la pièce et chercha Octavie à travers la grande maison, frôlant l’infinie douceur du marbre clair de ses pieds nus. Comme chaque fois qu’elle cherchait conseil depuis qu’elle se trouvait à Rome, c’est vers Octavie qu’elle se tournait. C’est elle qui les avait recueillis, ses frères et elle. Elle les élevait comme ses propres enfants, depuis un an déjà, dans sa maison sur le Palatin. Pourtant, elle était la sœur d’Octave et avait été l’épouse de Marc Antoine. Séléné avait le sentiment d’être trop jeune pour bien comprendre ces choix et préférait, pour l’instant, profiter simplement du plaisir d’être encore l’enfant de quelqu’un.

 

Elle trouva Octavie sous le péristyle à colonnades, où elle marchait d’un pas vif et assuré, sa longue robe de voile blanc flottant autour d’elle. Dès qu’elle fut proche de Séléné, la femme lui sourit, pleine de compassion :

– Luna, ma chère, à quoi penses-tu ? Tu as l’air préoccupée.

Luna était le nom par lequel les Romains traduisaient Séléné, qui signifiait lune en grec. Seule Octavie prononçait ce nom avec douceur. La petite ne put s’empêcher d’évoquer ce qui l’inquiétait.

– Je pense… à ma mère. J’ai entendu parler d’elle, hier, et d’autres fois aussi.

– Tu as entendu dire ce que la plèbe raconte, n’est-ce pas ?

– J’ai entendu des insultes dans le cortège du triomphe hier, des Romains crier que c’était une femme dépravée qui a entraîné mon père dans les pires égarements. Et une femme qui n’aimait pas ses enfants !

– N’écoute pas ces racontars ! C’est l’entourage d’Octave qui les propage, volontairement. Il faut qu’il justifie sa politique : il se posait en défenseur de l’Italie. Il voulait éliminer Marc Antoine de son chemin en le présentant comme un ennemi de la paix. Cléopâtre était la coupable idéale. Je suis personnellement convaincue que ta mère ne correspondait pas à cette image. Et elle aimait ses enfants. Tout le prouve. Par exemple, la façon dont elle a voulu vous protéger pendant la terrible bataille d’Actium face aux vaisseaux d’Octave. Je crois savoir qu’elle vous a envoyés hors de son palais, dans Alexandrie, avec des personnes de confiance, pour vous éviter le pire. On peut lui faire des reproches, mais pas celui d’avoir été une mauvaise mère.

– Merci Octavie.

– Est-ce que je t’ai rassurée mon enfant ? J’imagine que c’est important pour toi.

– Oui, c’est important.

Octavie se dirigeait vers l’atrium, la pièce centrale de la maison, et Séléné la suivit, avide de poursuivre la conversation.

 

Octavie s’arrêta près du bassin qui recueillait les eaux de pluie, sous l’ouverture carrée du toit. Les murs, recouverts de marbre clair, se déployaient en fresques colorées, peintes à la gloire de la déesse Vénus. Une fontaine ornée d’une statue du dieu de la mer, Neptune, déversait un filet d’eau continu, dont la musique douce prêtait à la confidence. Octavie reprit :

– Ecoute, quoi qu’on dise de ta mère à l’avenir, ignore ces paroles, des phrases préparées et destinées à la plèbe, et entretient bien sa mémoire. Elle était une reine, une femme, mais une mère également.

Octavie marqua une pause, puis s’expliqua :

– Avant sa mort, juste après celle de Marc Antoine, elle m’a fait envoyer un bijou, très beau, un collier de pierreries de couleurs vives. Elle me demandait de vous prendre sous mon aile au cas où un malheur lui arriverait. J’ai failli refuser, la demande me paraissait bizarre. Je n’avais pas l’intention de me laisser amadouer et je pensais même écrire à Cléopâtre ce que je pensais de sa conduite. Mais elle m’a fait comprendre avec tant de cœur son amour pour Marc Antoine et vous, ses enfants, que je me suis laissée attendrir. J’ai réfléchi et pensé qu’en effet, j’étais la personne la mieux placée pour remplacer votre mère. Mon devoir m’oblige à élever tous les enfants de la famille.

 

Comme lors de son arrivée, Séléné n’avait plus envie de rappeler à l’épouse légitime de Marc Antoine qu’elle avait été bafouée. Cléopâtre était avant tout sa rivale. Le général romain, huit ans plus tôt, avait gagné l’Orient qu’il avait reçu en partage en tant que triumvir. Octavie avait réussi à organiser une rencontre et des négociations entre son frère et lui, à Tarente, mais tous ses efforts avaient échoué : les deux hommes ne partageaient plus d’intérêts communs, la guerre civile reprenait et ne s’arrêterait plus avant la chute de l’Egypte. Marc Antoine avait renvoyé Octavie à Rome. Il ne pensait plus qu’à rejoindre Cléopâtre à Antioche. Ensemble, ils avaient décidé de se confronter au peuple des Parthes qui menaçait les frontières orientales de l’empire. De son côté, Octavie avait résisté à la demande d’Octave et décidé de vivre encore dans la maison de son époux, de recevoir ses amis et d’intervenir en leur faveur. Elle avait reçu des privilèges, uniques pour une femme dans la république romaine, comme celui d’administrer ses biens sans aucun tuteur ou celui de la sacro sainteté à laquelle seuls avaient droit les représentants du peuple, les tribuns de la plèbe. Séléné ne pouvait s’empêcher de l’admirer :

– Tu es la personne la plus droite et morale que je connaisse Octavie.

Cette dernière sourit à peine et masqua sa gêne en détournant la tête. Puis elle se plaça face à Séléné Luna.

– Simplement, ne t’avise pas de lui ressembler…

– Est-ce que tu trouves que je lui ressemble Octavie ?

Séléné hésitait entre l’espoir et la crainte.

– Je ne le pense pas mon enfant. D’abord parce que tu es une Romaine, pas une Egyptienne.

– En es-tu sûre ? Octave a réfuté le testament de mon père Marc Antoine en notre faveur et par la même occasion il nous refuse aussi la citoyenneté romaine car nous sommes les enfants d’une étrangère, une « pérégrine » comme on dit ici.

– Tu auras bientôt la citoyenneté romaine, par la seule volonté d’Octave. Tu vis à Rome, tu reçois une culture romaine.

– Tu m’as dit, il y a peu de temps, que ma culture était grecque, par mes origines et également par mon éducation.

– Certes, disons grecque et romaine, en tout cas pas égyptienne.

– Octavie, et si je décidais de n’être qu’Egyptienne toute ma vie ?

Séléné parlait à mi-voix, en détachant bien chaque mot, et les yeux baissés.

– Pourquoi ferais-tu cela ? Tu n’en tirerais que des malheurs.

Le front soucieux, Octavie observa Séléné pendant un long moment, de son beau regard lucide. Elle avait maintenant devant elle, c’était nouveau, non plus la petite fille apeurée qu’elle avait recueillie, mais une jeune fille que sa destinée préoccupait et qui le disait clairement.