Episodes 1 et 2 – Le triomphe d’Octave – Episode 3 – Séléné ressemble-t-elle à Cléopâtre ?

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La jeune Séléné est la fille de Cléopâtre VII, reine d’Egypte, et de Marc Antoine. Lorsque cette histoire commence, nous sommes en 29 av. J.-C. Séléné vit à Rome après le suicide de ses parents et doit participer au défilé du triomphe d’Octave, le futur empereur Auguste. C’est beaucoup d’humiliations mais aussi un message mystérieux donné par un inconnu. Elle le décrypte peu à peu. Mais qui en est l’auteur ? Après la mort d’un de ses frères Hélios, l’autre disparaît. Séléné, partie à sa recherche, découvre le culte d’Isis à Rome et les méandres politiques…

Ce roman, bien documenté, s’inspire d’événements historiques et de la vie réelle de Cléopâtre Séléné.

Paule Valois vous en offre la lecture en feuilleton.

Episode 1 :

La veille du triomphe d’Octave

« Viens jouer avec moi ! On dit que je suis Osiris et toi Isis ! » Hélios, son jumeau, n’atteignait pas l’épaule de Séléné. Elle venait d’avoir onze ans, les jambes de la jeune fille s’étaient rapidement allongées et ses hanches élargies. Hélios, lui, demeurait dans l’enfance. A contrecœur, elle finit par consentir et acquiesça dans un sourire : « Tu es le grand dieu d’Egypte, d’accord. Nous sommes les incarnations des deux divinités. »

Séléné se raidit, les bras le long du corps dans l’attitude la plus digne qu’elle put adopter. Elle projeta loin son regard. Hélios prit place à ses côtés, se serrant contre elle dans la même position figée. Ils restèrent ainsi un long moment. Séléné sentait monter en elle une onde forte et murmura à l’oreille de son frère : « Je sens les forces d’Egypte monter en moi. Et toi ? » Contre toute attente, Hélios, bouleversé, répondit dans un sanglot. Il eut de la peine à articuler, sa bouche grimaça : « Je sens monter en moi l’esprit de notre mère. »

Des larmes inondèrent ses yeux sombres, légèrement en amande, puis roulèrent le long de son fin visage envahi de chagrin. Séléné, confuse, prit entre ses mains la tête aimée, caressa la chevelure brune éperdue, embrassa le front moite en un geste rapide, avant de reprendre sa position divine. L’enfant hoqueta.

Dans tous leurs jeux, dans tous leurs rêves, l’image de la reine réapparaissait. Ils le savaient, et attendaient ce moment. Alors, Cléopâtre abolissait le temps, et franchissait la distance qui reliait son âme à celles de ses enfants.

« Cléopâtre, ma déesse et ma mère », murmura la jeune fille, dans un souffle qui redonna liberté à son corps. Elle esquissa un pas de danse et fit tourner ses bras à la manière orientale, puis s’assit sur un lit et soupira. Voilà un an qu’elle et ses deux frères avaient été emmenés à Rome, après le suicide de leurs parents vaincus. L’Egypte grande et indépendante, le rêve de Cléopâtre et de Marc Antoine de bâtir ensemble un grand empire d’Orient avait lamentablement échoué. Séléné y pensait souvent, désespérée à l’idée qu’elle n’aurait ni la force ni les moyens de le relever un jour de ses mains.

 

C’est le lendemain que le pire allait se produire, elle le craignait : ils étaient « invités », elle et ses deux frères, Alexandre Hélios et le jeune Ptolémée Philadelphe, à défiler lors de la cérémonie de triomphe organisée pour Octave, le grand vainqueur, qui venait de rentrer à Rome. Séléné savait qu’ils y représenteraient leurs parents afin d’y subir à leur place la honte de la défaite. Après une longue tournée en Orient pour imposer son pouvoir, Octave venait savourer sa victoire devant le peuple.

 

Episode 2

Le jour du triomphe d’Octave

On était en août. Rome s’échauffait sous des rayons violents. Séléné eut le sentiment d’entrer en scène, dans un immense théâtre décoré pour l’occasion d’or et de pourpre, de draperies somptueuses. Et ce bruit de fond qu’elle recevait comme des coups portés sur sa tête et ses

épaules tour à tour ! Sonnée par les cris de la foule en liesse qui les poursuivait de sa vindicte et de ses railleries, elle aurait voulu plaquer ses mains sur ses oreilles, disparaître, se dissoudre dans le silence. A croire que tous les habitants de la ville s’étaient rassemblés sur le Champ de

Mars. Au sud de la plaine se trouvait le point de départ traditionnel des défilés organisés pour les généraux victorieux.

 

En attendant le départ, Séléné observa avec amertume le char du héros du jour. Octave, le visage maquillé de blanc de céruse, se tenait debout, drapé dans le manteau rouge des Imperators, un paludamentum, agrafé sur l’épaule et dont un pan retombait sur son bras droit. Ses habilleurs étaient allés emprunter au temple de Jupiter, sur le Capitole, une partie de la garde-robe et des attributs du dieu des dieux. Il tenait en main le sceptre du dieu. Ainsi paré, Octave ressemblait, comme un double, à peine animé, aux statues de Jupiter. Elle réprima une folle envie de rire. Elle se rappela que Jupiter, roi du ciel et de la Terre, portait, lui, le foudre, formé d’un faisceau de dards en forme de zigzag, qui symbolisait l’éclair meurtrier. Un esclave, juché sur un socle derrière Octave, avait pour mission de tenir la couronne de laurier juste au-dessus de la tête de l’Imperator. Il se préparait à accomplir sa tâche jusqu’à la fin du défilé : chuchoter régulièrement à l’oreille de l’Imperator que, malgré les habits et l’apparence du dieu, malgré la reconnaissance bruyante de tout un peuple, il n’était qu’un homme.

 

Au signal, en tête du cortège, s’ébranlèrent les chariots surchargés des dépouilles des ennemis : armes, casques, boucliers, objets de luxe rutilants s’entrechoquaient dans un bruit de métal terrifiant. Octave exhibait devant le peuple de Rome la richesse qu’il rapportait de ses batailles d’Actium et d’Alexandrie. Suivaient les gros taureaux destinés au sacrifice, qui soulevaient la poussière de leurs sabots paresseux. Ils allaient mourir pour un dieu. « Sans

doute Apollon » pensa Séléné. Octave s’était entiché de cette belle image d’athlète lumineux. L’odeur âcre des animaux monta aux narines de la jeune fille. Elle avait été placée juste derrière, presque intégrée à ce troupeau, menacée d’être broyée, elle aussi, pour la gloire de Rome. Elle défilait, comme une prisonnière, juste devant le char du vainqueur qui ramenait la preuve vivante de ses conquêtes. Séléné eut soudain très peur de mourir écrasée. Régulièrement, elle se retournait pour surveiller la menace. Le char était encadré de deux chevaux blancs sur lesquels paradaient Tibère, le beau-fils d’Octave, âgé de

douze ans, et Marcellus, son neveu, un peu plus âgé.

 

S’habituant  peu à peu au rythme épuisant de la marche, Séléné commença à entendre plus distinctement les cris de la foule éructant : « Fille de l’Orientale décadente, ennemie jurée de Rome ! » Un autre Romain, comme entraîné par son voisin, reprenait : « Fille de la putain d’Egypte ! »

Des larmes jaillirent, malgré elle. Il ne fallait pas que le petit Ptolémée, âgé de huit ans, entende cela. Peut-être ne comprenait-il rien à ces phrases en latin, mais il valait mieux lui boucher les oreilles. Elle se pencha vers l’enfant qui marchait à pas forcés en zigzaguant, déjà épuisé, l’entoura de ses bras et lui pressa la tête entre ses paumes. En protégeant l’enfant, elle se sentit plus forte, même lorsqu’un homme hurlant s’approcha de leur petit groupe

et lâcha tout près de Séléné, de son haleine puante : « Antoine, ce coupable, ce dépravé, ce tyran, a menacé Rome ! Que les dieux punissent ses enfants ! Vive Octave, le sauveur de la morale romaine ! »

Des flambeaux la cernaient. Elle retint Hélios qui essayait de quitter sa place pour échapper aux insultes. Le cortège, formant une grande boucle, contourna le mont Palatin. Les sénateurs en toge blanche suivaient en groupe le char d’Octave, ayant renoncé à le précéder, en signe de respect. La meute des soldats fermait la marche. En pénétrant dans l’enceinte sacrée de Rome, ils se purifiaient du sang versé sur les champs de bataille et retournaient à la condition ci-

vile. Pour le moment, ils songeaient surtout à se laisser acclamer.

 

Le cortège commençait à monter au Capitole par la Voie Sacrée qui traverse le Forum. Séléné n’en pouvait plus du brouhaha, les cuisses alourdies, douloureuses, la sueur de son front coulant dans ses yeux. Son attention fut tout de même attirée par une statue brinquebalante transportée sur un lit funèbre, attifée d’une perruque bouclée et d’une robe nouée sous les seins. Un long serpent s’enroulait autour de son bras droit. Deux jeunes plébéiens vêtus de

toiles grossières l’interpellèrent : « Cléopâtre, putain d’Egypte, tu croyais pouvoir régner sur le Capitole ! Regarde-moi ! » Puis ils tentèrent de la renverser en riant. Ils bousculèrent Séléné qui sentit l’odeur aigre de leurs corps. Elle frissonna de dégoût, longuement, passa son bras autour des épaules de son frère. Cessant leur plaisanterie, les deux jeunes gens appelèrent des comparses, hurlant qu’il fallait vite se rendre au cirque pour trouver une bonne place avant le début des jeux. Ils énuméraient le programme d’un air gourmand : d’abord des jeux troyens qui commémoraient les origines mythiques de Rome et de la famille de Jules César. De jeunes patriciens allaient s’affronter dans des exercices hippiques devant des milliers de citoyens, d’affranchis et d’esclaves entassés. « Il y aura des combats d’animaux ! ajoutait le jeune excité. Gloire à Octave. Pour la première fois les Romains vont voir des rhinocéros d’Afrique et des hippopotames ! » Séléné grimaça. L’Egypte, le Nil. La présence de ces animaux était censée prouver aux Romains que l’ancienne terre des pharaons faisaient désormais partie de l’Empire.

 

Soudain, Séléné sentit qu’on lui glissait quelque chose dans la main… un morceau de tissu. Il était un peu rêche, elle le prit d’abord pour une feuille d’arbre, puis pour un foulard, avant de reconnaître, au toucher, le papyrus.

Le messager étrange avait disparu lorsqu’elle releva la tête. Seuls des bras qui lui semblaient fous cherchaient maintenant à l’atteindre, retenus par des gardes de plus en plus occupés et nerveux. La peur l’envahit, mais elle ne dura pas longtemps. « Un message ! » songea-t-elle, regardant instinctivement autour d’elle pour s’assurer que personne n’avait vu la scène.

 

Elle fit semblant de s’essuyer le cou avec la main et glissa le morceau d’espoir dans sa robe, tout au fond du décolleté carré qui recouvrait sa poitrine. Elle pensa alors, avec soulagement, qu’elle avait peut-être encore un ami, une personne fidèle à Rome. Séléné y puisa le courage de relever le menton, voulant exprimer par ce geste d’orgueil vengeur la phrase qui roulait dans sa tête : « Parlez donc, esclaves, Romains barbares, illettrés ! Vous ne pouvez pas anéantir la dignité d’une princesse d’Egypte ! »

 

Episode 3 – Séléné ressemble-t-elle à Cléopâtre ?

 

Séléné ne se souvenait pas du reste du défilé lorsqu’elle se réveilla sur sa couche, dans la chambre mise à sa disposition au sein même d’une maison appartenant à la famille d’Octave. Elle avait dû s’évanouir. Sa tête lui faisait encore mal mais, immédiatement, elle ne songea qu’au message. Il s’était enroulé sur sa poitrine et son contact l’exaltait et la rassurait à la fois. Elle le sortit délicatement et le lut. Un texte en grec, correctement écrit, remarqua-t-elle, mais au sens assez énigmatique : « La lune survivra-t-elle au dernier voyage du soleil ? La reine de Libye ne régnera pas. La lune sera-t-elle à la hauteur de la grande image sacrée de son père, La grande dame de perfection excellente en conseil ? La quatrième sera-t-elle la dernière ? L’héritage doit prendre la route du désert. »

Séléné relut le texte plusieurs fois, cherchant à comprendre : ces phrases lui annonçaient-elles sa condamnation à mort ou bien, au contraire, lui donnaient-elles les indices de sa survie et de celle de la tradition égyptienne ? Tout cela lui parut confus et dangereux. Il lui fallait réfléchir et prendre chaque phrase l’une après l’autre. Les questions se pressaient dans sa tête. Qui lui avait transmis ce message ? Lui demandait-on d’agir, et pour faire quoi ? Etait-elle assez mûre pour le comprendre ? La crainte et l’excitation emportaient son corps dans leur tumulte. S’il devait se passer quelque chose bientôt, saurait-elle déchiffrer ces phrases à temps ?

Elle cherchait à se calmer quand sa nourrice, Charmion, entra dans la pièce, apportant de l’eau dans une cuvette de porcelaine et un tissu blanc pour sécher le corps de la jeune fille. Séléné se dépêcha de cacher le morceau de papyrus sous le drap de son lit et se tourna vers le visage souriant.

Une chance qu’elle ait pu les accompagner à Rome. Cette femme, dont le visage lui paraissait aussi ancien que ses souvenirs, avait apporté avec elle l’amour dont elle l’avait entourée depuis sa naissance. Elle avait transmis les vœux et multiples attentions de Cléopâtre envers ses enfants. Malgré l’éducation romaine qu’on entendait désormais lui donner, Séléné retrouvait en Charmion tous les parfums de son enfance, les senteurs de sable et de roseau qui avaient baigné sa prime jeunesse. En elle, s’incarnaient tous les souvenirs de son Egypte natale.

Séléné sortit du lit, ôta sa brassière et sa tunique de dessous. Tandis que la femme frottait doucement son corps d’une eau légèrement huilée, odorante, Séléné retournait dans sa tête les phrases de son message, cherchant à résoudre leurs énigmes. Parmi les questions qu’elle voulait poser à Charmion, une s’imposa d’emblée :

– Charmion, je ressemble à ma noble mère n’est-ce pas ?

– Elle avait des yeux très sombres, le visage triangulaire, un nez d’aigle. Au contraire, tes traits sont doux et ronds, tes yeux ambrés, ton nez droit. Cléopâtre avait un corps parfaitement proportionné, mais petit et plutôt frêle. Tandis que tu es grande Séléné, et tes formes sont élancées.

– Es-tu certaine qu’aucune ressemblance ne nous rapproche ?

Charmion pencha la tête sur le côté et prit un instant pour répondre :

– Le sourire, merveilleux, il me semble. Lorsque les yeux s’illuminent et semblent offrir le monde entier et toutes ses promesses. Le tien me rappelle celui de ma reine.

Séléné enregistra avec satisfaction la réponse, mais elle lui sembla insuffisante :

– J’ai entendu dire ici par des visiteurs qu’elle était tout à fait laide.

– On décrète « laide » l’image de ce que l’on veut détruire.

– On m’a dit aussi qu’elle avait beaucoup de grandeur dans sa posture.

– On dit vrai.

– Ai-je hérité de cette grandeur ?

– Pas encore, princesse, mais tu n’en es pas loin déjà.

– Tu veux dire que je suis moins belle qu’elle ?

– Mon enfant, murmura-t-elle doucement, la vie ne t’a pas épargnée, mais tu as toujours été la plus charmante du palais, surtout quand tu ris.

Charmion observa un instant le visage ovale de Séléné. Puis elle saisit doucement ses longues et multiples nattes et entreprit de les dénouer pour pouvoir coiffer ses cheveux. Séléné s’efforça, un miroir à la main, de prendre une expression dure et méprisante, grimaçant pour obtenir le visage qu’à Rome on attribuait à Cléopâtre. La nourrice se mit à chatouiller le cou de Séléné qui éclata de rire. Elle hurlait presque en riant, libérant l’angoisse qui la raidissait jusqu’alors.

Après avoir enfilé sa longue robe de dessus en cotonnade légère, brodée de fleurs colorées en bas, au niveau des chevilles, elle plaça consciencieusement sa ceinture, un signe de noblesse à Rome, que ses hôtes lui avaient accordé. Charmion noua ses cheveux en chignon selon la mode romaine.

Après seulement, Séléné demanda à la nourrice, en mimant la légèreté :

– Dis-moi, je n’en suis plus très sûre, l’expression « La grande image sacrée de son père » était bien parmi les titres que l’on donnait à ma mère ?

– Oui. C’est bien cela.

– Et « La grande dame de perfection excellente en conseil » en faisait aussi partie, n’est-ce pas ?

– Oui, ma reine.

Elle se lova et se fit toute petite dans les bras tendres de sa nourrice, qui la serra longuement contre elle.

– Charmion ?

– Oui.

– … Non rien.

 

 

 

Qui est Paule Valois, l’auteur ?

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Paule Valois est historienne, professeur d’histoire-géographie, journaliste pour les magazines Archéologia, Historia, Pharaon magazine, Les grands secrets de l’archéologie, Votre Généalogie, Histoire de la marine, etc.

Passionnée de recherche historique et de littérature, elle écrit des romans historiques et historiques-fantastiques.

Le message mystérieux a été publié aux Editions Grimal en 2012.

Le deuxième roman de Paule Valois, Les NF2Z – Transposition, roman d’aventure Jeunesse, à la fois historique et fantastique, écrit avec Clarisse Lanos, est disponible sur les sites Kobo et Fnac.

 

Le message mystérieux – Episode 1

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La jeune Séléné est la fille de Cléopâtre VII, reine d’Egypte, et de Marc Antoine. Lorsque cette histoire commence, nous sommes en 29 av. J.-C. Séléné vit à Rome après le suicide de ses parents et doit participer au défilé du triomphe d’Octave, le futur empereur Auguste. C’est beaucoup d’humiliations mais aussi un message mystérieux donné par un inconnu. Elle le décrypte peu à peu. Mais qui en est l’auteur ? Après la mort d’un de ses frères Hélios, l’autre disparaît. Séléné, partie à sa recherche, découvre le culte d’Isis à Rome et les méandres politiques…

Ce roman, bien documenté, s’inspire d’événements historiques et de la vie réelle de Cléopâtre Séléné.

Paule Valois vous en offre la lecture en feuilleton.

Premier épisode : 

La veille du triomphe d’Octave

« Viens jouer avec moi ! On dit que je suis Osiris et toi Isis ! » Hélios, son jumeau, n’atteignait pas l’épaule de Séléné. Elle venait d’avoir onze ans, les jambes de la jeune fille s’étaient rapidement allongées et ses hanches élargies. Hélios, lui, demeurait dans l’enfance. A contrecœur, elle finit par consentir et acquiesça dans un sourire : « Tu es le grand dieu d’Egypte, d’accord. Nous sommes les incarnations des deux divinités. »

Séléné se raidit, les bras le long du corps dans l’attitude la plus digne qu’elle put adopter. Elle projeta loin son regard. Hélios prit place à ses côtés, se serrant contre elle dans la même position figée. Ils restèrent ainsi un long moment. Séléné sentait monter en elle une onde forte et murmura à l’oreille de son frère : « Je sens les forces d’Egypte monter en moi. Et toi ? » Contre toute attente, Hélios, bouleversé, répondit dans un sanglot. Il eut de la peine à articuler, sa bouche grimaça : « Je sens monter en moi l’esprit de notre mère.»

Des larmes inondèrent ses yeux sombres, légèrement en amande, puis roulèrent le long de son fin visage envahi de chagrin. Séléné, confuse, prit entre ses mains la tête aimée, caressa la chevelure brune éperdue, embrassa le front moite en un geste rapide, avant de reprendre sa position divine. L’enfant hoqueta.

Dans tous leurs jeux, dans tous leurs rêves, l’image de la reine réapparaissait. Ils le savaient, et attendaient ce moment. Alors, Cléopâtre abolissait le temps, et franchissait la distance qui reliait son âme à celles de ses enfants.

« Cléopâtre, ma déesse et ma mère », murmura la jeune fille, dans un souffle qui redonna liberté à son corps. Elle esquissa un pas de danse et fit tourner ses bras à la manière orientale, puis s’assit sur un lit et soupira. Voilà un an qu’elle et ses deux frères avaient été emmenés à Rome, après le suicide de leurs parents vaincus. L’Egypte grande et indépendante, le rêve de Cléopâtre et de Marc Antoine de bâtir ensemble un grand empire d’Orient avait lamentablement échoué. Séléné y pensait souvent, désespérée à l’idée qu’elle n’aurait ni la force ni les moyens de le relever un jour de ses mains.

 

C’est le lendemain que le pire allait se produire, elle le craignait : ils étaient « invités », elle et ses deux frères, Alexandre Hélios et le jeune Ptolémée Philadelphe, à défiler lors de la cérémonie de triomphe organisée pour Octave, le grand vainqueur, qui venait de rentrer à Rome. Séléné savait qu’ils y représenteraient leurs parents afin d’y subir à leur place la honte de la défaite. Après une longue tournée en Orient pour imposer son pouvoir, Octave venait savourer sa victoire devant le peuple.