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Héritage : la part du conjoint au regard de l’histoire

Le droit sur l’héritage n’a cessé d’évoluer et de refléter l’évolution de l’histoire de la famille. Les droits de l’épouse, en particulier, donnent également une idée du statut de la femme. De l’Egypte ancienne à la France contemporaine en passant par la Grèce, Rome et l’histoire de notre pays, voyons à quoi madame a droit au décès de son époux…

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Les NF2Z : la suite… Chapitre 2

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Les NF2Z – Transposition

Auteurs : Paule Valois et Clarisse Lanos

En feuilleton… Chapitre 2

Nathan, étendu à terre, reprend son souffle. Il entend des bruissements légers à proximité : « Il y a quelqu’un ? Zack ? »
— Ne me crie pas comme cela dans les oreilles !

Son ami est assis juste à côté de lui. Il devine seulement les contours de son corps car il fait sombre. Zack a les bras posés le long du corps. Il est comme abattu après des heures de marche.
— Zack, tu es là. Je suis content. J’ai eu peur.
— Moi aussi. Je me demande si nous n’avons pas de bonnes raisons d’ailleurs.
Zack regarde autour de lui. Nathan est encore sonné.
« On est où ? » lance une voix inquiète.

Nathan et Zack sursautent :
— Qui vient de parler là ?
— Ben c’est moi les amis, c’est Fabien. Il rit un peu.

— Je ne sais pas, on est dans l’étoile noire peut-être, répond Zack.
Il se met la main devant la bouche et souffle d’une voix rauque : « Fabien je suis ton père ».
— Franchement les mecs, ce n’est pas drôle.

Nathan hausse les épaules. Il tremble légèrement :
— On ne voit rien ici, je n’aime pas trop ça.

Zack tapote sa poche :
— Attends, j’ai quelque chose qui va t’aider.
Il sort sa tablette, l’allume et lance l’application « lampe de poche ».
— Ça te va ?
— Super, mais tu n’es pas obligé de m’envoyer la lumière directement dans la figure.
— Pourquoi ? Ça te fait une super mine.
Zack place la tablette sous son propre visage, l’éclairant d’une lumière bleutée.
— Tu aimes mon nouveau fond de teint ? C’est « Bleu Cadavre » de chez « Wonderful Dead », le teint qui vous va si bien.
Zack écarquille les yeux et sort une langue d’agonisant. Nathan esquisse un sourire. Il sait que son ami ferait tout pour le mettre à l’aise.

Zack dirige sa tablette pour étudier ce qui les entoure :
— Les gars, on est dans un endroit fermé.

« Regardez là-bas ! dit Fabien. On dirait de la lumière ».

Les deux autres tournent le regard dans la direction indiquée.
— Oui, en effet. Allons de ce côté.

Nathan fait un geste des deux mains pour arrêter son ami :
— Attends, on ne sait pas ce qu’on va trouver là-bas. On ne sait même pas où nous sommes d’ailleurs.
— T’as raison, répond Zack. Tout ce que je sais c’est qu’on ne l’apprendra pas en restant assis là.

Il se lève brusquement et pousse un petit cri, ses jambes lui font mal. Les autres aussi grimacent de douleur en se mettant debout.
— J’ai mal partout, comme si j’avais fait du sport, dit Nathan en se frottant les jambes.
— Mais tu ne fais jamais de sport, se moque Fabien.
— En tout cas c’est cool que tu aies ta tablette, dit Nathan en s’adressant à Zack pour changer de sujet.
— Oui. Je venais juste de la ranger dans ma poche quand…
— Et moi, coupe Fabien, j’ai mon mini skate-board avec moi, c’est marrant, vous ne trouvez pas ? Je le tenais dans la main quand j’ai été embarqué ici.

Ils se mettent en route vers la lumière. Quelques minutes de marche difficile dans la pénombre, sur un sol mou et humide, aidés par l’éclairage de la tablette, puis ils se retrouvent devant ce qui ressemble à une énorme porte. Fabien tente de l’ouvrir d’un coup d’épaule, sans succès.

— T’as pas vu la taille de cette porte ? le rabroue Zack. Tu te prends pour Hercule ou quoi ? Et puis n’ouvre pas les portes sans l’autorisation des autres parce que ça peut être dangereux.
— C’est bon, Zack, laisse-le, il veut bien faire. On va essayer de trouver comment ouvrir cette porte, tous ensemble.
Ils appuient tous les trois, de toutes leurs forces, contre le vantail. La porte ne fait aucun mouvement. Les trois garçons se regardent avec inquiétude. « On va mourir ! lance Nathan. Il ne fallait pas cliquer sur cette fenêtre pop-up ! »

— J’ai mon sac à dos et il y a encore ma bouteille de jus d’orange dedans. Il reste aussi des gâteaux de mon goûter. On peut survivre un peu avec ! répond une petite voix aigrelette derrière eux.

Les garçons sursautent et se retournent.
— Hein ! Qui est là ? demande Nathan
— Ben c’est moi, Zoé.

Fabien d’abord ébahi devant l’apparition retrouve sa voix au bout de quelques instants. Il est en colère :
— Zoé ? Qu’est-ce que tu fais là ?
— Ah ça, je ne sais pas. Et toi, tu sais ce que tu fais là ?
— Il faut toujours que tu sois collée à moi ! Même dans les coups complètement dingues.

Fabien semble terriblement déçu. Il s’assoit par terre, comme si les murs autour s’étaient abattus sur lui :
— Les amis, je suis dépassé ! Cette gamine est avec nous, je ne comprends pas.

Zack lui fait signe de se calmer :
— Ça s’explique va ! Tu ne t’en es pas aperçu car elle est restée anonyme mais j’ai autorisé cette « gamine » comme tu dis à nous rejoindre en multijoueur ! Si tous les joueurs présents dans la map ont été projetés ici c’est normal qu’elle y soit.
— Tu lui as donné les codes, comme à moi ?
— Oui, je lui ai donné les codes.

Zack soupire, s’arrête un instant puis reprend en désignant la porte. « De toute façon, cela ne change rien à notre situation ». Il soulève ce qui ressemble à un battant et pousse doucement la porte de bois : « Aidez-moi ! »

Ils reprennent leurs efforts et la porte s’ouvre dans un léger crissement de métal rouillé. Les trois garçons et la petite fille s’interrogent du regard, lèvent la tête vers le soleil qui brille mais ne leur donne aucune réponse. Eblouis, ils restent sur place, immobiles un moment. Puis, leurs yeux habitués à la vive lumière, ils voient enfin. « Mais qu’est-ce que c’est que ça ? » s’interroge Nathan.
— Une rue, répond Zack, une rue pavée et, il relève la tête, il y a une maison de pierre en face de nous.

Sans y réfléchir ils ont fait quelques pas hors de leur abri. La porte se referme derrière eux avec fracas, ils sursautent puis, inondés de lumière, ils sentent la chaleur du soleil sur leurs visages, étonnés.

« C’est pas chez nous » commente Zoé, la voix tranquille.
— Non, c’est pas chez nous, reprennent les autres en chœur, éberlués par le spectacle.
— On y va ? propose Zack, tout excité.
— T’es sûr ? demande Nathan, la mine défaite.
— A moins que tu ne préfères retourner dans notre trou ténébreux de tout à l’heure, on n’a pas trop le choix, répond Zack.
— OK, dit Nathan.
— OK, reprend Zoé.

Les quatre marchent lentement dans la ruelle. Ils descendent une volée de marches puis une autre et encore une autre, rejoignant de nouvelles ruelles qui tournent à angle droit et semblent se perdre parmi les bâtisses. Des maisons à toits plats, collées les unes aux autres, de murs parfois couverts d’inscriptions étranges gravées dans la pierre. Les enfants ont l’impression de tourner en rond. Tout à coup, Zack les entraîne dans un recoin et lance : « Je sais où se trouve la place principale, celle du Grand temple ! » Il les guide. Ils empruntent bientôt une rue pavée beaucoup plus large que les autres et dont les parties latérales sont couvertes d’un long toit de tuiles, dégageant une sorte de couloir pour marcher à l’ombre. Nathan regarde Zack et un sourire radieux gagne son visage.

Zack hoche la tête puis reprend :
— Vous savez pourquoi je le sais ? Je le sais parce que c’est notre ville. De la vraie 3D ! crie-t-il. Notre ville. Regardez l’aqueduc là-bas, ajoute-t-il en faisant un large mouvement de la main. Elle est réussie hein ?
— Superbe ! On a gagné le premier prix du jeu ! répond Nathan.
— Profitons-en répond Zack.
Ses yeux brillent, il est heureux : il marche dans sa ville !

Ils avancent et débouchent sur une place rectangulaire entourée de gradins comme pour accueillir des orateurs ou des spectacles. Ils s’approchent d’un bâtiment en construction, les toits en terrasse recouverts d’arbres nains sont magnifiques.

« Eh ! Le temple ! hurle Fabien en montrant du doigt la masse et les piliers qui apparaissent sur la droite ».
— Ouah ! Regarde mes piliers. Ils sont superbes en volume !

Ils se mettent à marcher de plus en plus vite vers le temple et croisent une femme qui tient un enfant par la main ; elle porte une longue jupe à volant bleue, un boléro jaune et une large ceinture à rayures bleues et jaunes. Ses cheveux sont relevés en chignon. L’enfant porte les cheveux longs et un petit pagne de toile écrue lui recouvre à peine les jambes. Il les regarde avec curiosité tout en marchant. Nathan s’arrête tout à coup :
— Les amis, vous avez vu ce que j’ai vu ?
— Ouais, un gamin avec sa mère.
— Et ça ne vous étonne pas ?

Les autres se regardent, ne sachant que penser. Nathan poursuit.
— Est-ce qu’on a fabriqué des personnages pour peupler notre ville ? Non. Qui les a faits alors ? Et pourquoi ce gamin nous regarde-t-il comme si on tombait de la planète Mars ?

La femme relève la tête à cet instant et s’arrête, les observe de la tête aux pieds, le visage grave, puis leur sourit avant de repartir très vite, entraînant l’enfant. Deux hommes vêtus de pagnes courts de toile blanche aux pans croisés devant, portent chacun sur l’épaule une amphore de terre cuite visiblement lourde de provisions. Ils les croisent, les regardent, eux aussi, d’un air étonné, mais plutôt bienveillant. Ils échangent quelques paroles à voix basse.
— Ma parole ! Qui commande ce jeu ? demande Zack, d’un ton empreint d’admiration. Les personnages sont incroyables de réalisme.

Concentré, il a les yeux perdus dans le vague. Puis il prend une grande respiration et lance, transporté de joie : « On a fait une ville et elle est tellement réussie qu’elle est vraiment habitée ! »
— Et t’as vu la manière dont ils sont habillés, on dirait vraiment des vêtements de l’Antiquité ! s’exclame Fabien.
Zoé intervient, visiblement sereine : « Normal, ces gens sont de l’Antiquité ! »

Ils restent sur place tous les quatre, heureux de leur réussite, se lançant des sourires complices. Zack s’appuie contre un mur et sursaute tout de suite en poussant un petit cri : « Ha ! C’est de la vraie pierre ! C’est incroyable ! »

Nathan qui transpire à grosses gouttes lui tape sur l’épaule :
— He, mon ami, on se réveille ! T’as pas compris ? Ne me dis pas que t’as pas compris ! On est dans une ville habitée !
Les autres se mettent à rire à cette blague tout en touchant les murs eux aussi.

Alors que Nathan ouvre la bouche pour parler, une voix grave surgit derrière lui : « Poussez-vous du chemin les p’tits ! ». Le rythme de la langue leur semble inconnu mais les enfants comprennent tout de suite le sens des paroles. L’homme assis sur l’avant d’une carriole a des bras musculeux. Il tient fermement les rênes passées autour du cou d’un âne tranquille. Zack, qui reste debout à fixer l’apparition, est légèrement bousculé par le lent équipage. Les enfants, surpris, se collent contre un mur. Une odeur de poisson monte de la carriole. « Arès, enfin ! Je t’attendais. Tu en mets du temps ! » crie une femme surgie d’un coin de la place, les mains sur les hanches, habillée d’une robe longue qui a dû être blanche un jour.

— J’arrive, j’arrive Firma.
L’homme aux poissons approche sa carriole, arrête l’âne d’un geste ferme puis lâche les rênes, descend, se dirige vers la femme et lui attrape le visage qu’il attire vers lui en souriant : « comment va ma belle déesse de la mer ? »

La déesse lui tape sur les mains : « bas les pattes Arès. Je t’ai dit mille fois de ne pas me toucher avec tes mains poisseuses ».
— Mais j’aime quand ma femme sent le poisson frais, dit l’homme d’un ton enjoué.

« Beurk ! » lâche Nathan en faisant la grimace. « Ecœurant », ajoute Zack à voix basse.

— Viens poser la marchandise sur l’étal. J’ai des clients qui m’ont déjà réclamé la pêche de ce matin.
— Oui, ma Firma !

Tandis que l’homme s’exécute en saisissant ses paniers de poissons, la femme remarque les enfants de l’autre côté de la place, les observe attentivement puis se parle à elle-même : « Mais qu’est-ce que c’est que ces spécimens d’enfants ? Ils viennent du continent sûrement ». Elle hausse les épaules, s’éloigne un peu puis se retourne en les regardant fixement.

« Il est temps de partir » dit Nathan en s’engageant dans une ruelle. Les autres le suivent, encore étonnés par la scène qu’ils viennent de voir.

Soudain, deux hommes qui portent des vestes formées de plaques de cuivres s’approchent d’eux d’un air décidé. Ils s’arrêtent non loin et les regardent un instant avec méfiance. Les enfants grimacent et ne savent pas quoi faire. L’un des gardes lance une phrase à leur intention : il veut savoir qui ils sont et d’où ils viennent. Fabien lance tout à coup un ordre : « Coureeeez… ». Les quatre enfants s’élancent, les hommes se jettent à leur poursuite. Ils entrent à la suite de Zack dans une rue bordée d’arches de pierre derrière lesquels on aperçoit des étalages recouverts de paniers de grains, peaux d’animaux, fruits, herbes et légumes. Les gens se retournent sur leur passage et l’on discute bon train. Les enfants serpentent entre les groupes pour échapper à leurs poursuivants. Des personnes rient en les voyant, montrent du doigt leurs vêtements. Certains font mine de les attraper. La pression de leurs mains, la force de leurs bras le prouvent : ces gens sont bien vivants ! Les enfants paniquent.

En quelques dizaines de mètres ils sont rattrapés. Les gardes les immobilisent et s’adressent à eux :
— He, vous ! Quel est votre nom ? Pourquoi courez-vous ? Si vous avez commis un vol vous serez punis avec sévérité !
— Ne nous faites pas de mal ! Nous sommes en train de construire cette ville ! Nous y avons été projetés ! explique Zack.

Les gardes, ou ce qui y ressemble, rient à cette annonce et se moquent du garçon.
— Ah oui !

Puis l’un d’eux cesse de rire, fronce les sourcils et s’adresse à son collègue : « Cette phrase étrange signifie peut-être qu’ils sont les éclaireurs d’un peuple qui veut envahir l’île. Encore des Grecs sans doute ! Ou même d’autres peuples de la mer ! Amenons-les au grand fonctionnaire de la Sécurité ! »

Fabien lance le signal du départ par un grand cri : « On déguerpit ! » Les autres le suivent en courant le plus vite possible. Zack se retourne. Soudain un bloc de pierre surgit entre eux et leurs poursuivants qui trébuchent dessus, manquent de tomber mais reprennent leur course. Alors ce sont deux, trois, quatre, cinq pierres qui s’ajustent, forment rapidement un mur qui fait disparaître les gardes à la vue des enfants. Les enfants continuent de courir jusqu’à ce qu’ils aperçoivent une maison éboulée sur la droite de la chaussée. Zack s’y engouffre et les autres à la suite. Ils se cachent dans un couloir dont les parois sont à demi effondrées. Enfin ils peuvent s’arrêter pour reprendre leur souffle. Zoé lance un cri d’admiration :
— Ça alors ! Qu’est-ce qui s’est passé ?

Zack se gratte la tête :
— J’ai pensé très fort à des blocs de pierre, à l’endroit où elles devaient être placées pour arrêter les gardes et des pierres sont arrivées !
— Tant mieux ! s’exclame Fabien en tapant du pied par terre. Ces brutes n’ont rien compris à ce que tu leur as dit. C’était clair pourtant !

A ce moment la terre se déchire suivant une ligne inquiétante, des cailloux roulent en éboulis poussiéreux, comme dans un entonnoir, et le sol lâche d’un coup. Ils glissent brutalement dans un trou à quelques mètres en dessous, sur un terrain sableux qui heureusement limite la douleur de la chute.

— Ho, c’est trop ! Se lamente Nathan. J’en ai marre moi de la tournure que prend ce jeu. Je veux arrêter !

Les autres le regardent avec insistance, leurs visages, préoccupés, sont recouverts de poussières. Ils parlent en cœur : « T’as la méthode toi ? Non. On est mal, parce que nous non plus ! »

 

Roman en feuilleton : du nouveau !

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Goûtez au roman inédit

 de Paule Valois et Clarisse Lanos

Les NF2Z – Transposition

Tout le chapitre 1…

Chapitre 1

Les rayons du soleil inondent la salle de classe et illuminent la poussière en suspension. Nathan respire profondément. Il aime sentir l’odeur rassurante de la craie. La salle de classe est son territoire, rien ne peut lui arriver ici.

« Mais t’as rien noté ! » s’exclame-t-il à l’adresse de son voisin.
— Pas grave, tu me fileras tes notes, répond Zack.
— Oh, j’hésite… T’as qu’à écouter.
— Mais j’écoute, figure toi. Je peux écouter et dessiner en même temps.
— Tu devrais écrire au lieu de dessiner. D’abord, qu’est-ce que tu dessines ?
— Un temple grecque dédié à la grande déesse Athéna, souffle Zack avec malice.
— Fais voir.
— Si tu me files tes notes.
— Non.

Nathan se penche sur Zack pour voir son dessin mais celui-ci le cache aussitôt avec la main.
— Allez, fais pas ta diva, dit Nathan.

Zack, quasiment allongé dans sa chaise, continue à dessiner tout en cachant son œuvre à son meilleur ami. Zack aime le taquiner. Nathan réagit toujours de la même manière : invariablement, il plisse le nez tout en pinçant les lèvres, ce qui fait sourire Zack à chaque fois.

La prof d’histoire se place devant Nathan et pose sa copie devant lui : « Félicitations Nathan, un très bon travail ».

Alors que la prof continue sa distribution, Zack se penche sur la gauche pour voir la note de Nathan et écrire dans le petit coin en haut à droite de son devoir : « Je m’appelle Nathan et je suis le chouchou de madame Zeppelin ».
— Pff ! Nathan repousse violemment la main de Zack.

« Zacharie ! » interpelle madame Zeppelin. Zack sursaute et se redresse sur sa chaise, fait tomber ses stylos et cahiers. Nathan essaie de rire discrètement.

Madame Zeppelin fait tomber le devoir sur la table.
« Cela a failli être bien, mais j’ai demandé la vie politique de la cité grecque et pas son architecture ! Vous êtes en 6e maintenant, un peu de concentration vous ferait du bien. »

Nathan se penche sur le devoir de Zack et écrit dessus « Trop style ta note ».
— Parle à ma main, fait Zack faisant mine de bouder.
— Un peu de concentration Zacharie, c’est vrai quoi !
— Arrête ! Tu sais que je déteste qu’on m’appelle Zacharie.
Puis les deux amis se regardent et pouffent de rire.
— Alors tu me montres le temple de ta super déesse, demande Nathan.
Zack glisse son cahier vers son ami.
— Ouah, trop classe. T’es vachement doué. Et puis, j’adore les colonnes.
— Au fait, il a combien Fabien ? demande Zack.
Les deux garçons se retournent vers Fabien, assis presque au fond de la salle de classe.
— Alors ? murmurent les deux garçons en montrant leurs devoirs.
Fabien répond en faisant la grimace.

La sonnerie retentit fortement dans la salle de classe et déclenche une réaction immédiate des élèves. Tous jettent avec force leurs cahiers dans les sacs et se dégagent de leurs tables en faisant grincer ou tomber les chaises avec fracas.

— Je vous rappelle, crie madame Zeppelin, que vous avez un contrôle la semaine prochaine sur la mythologie. Tâchez de réviser pour rattraper les résultats médiocres d’aujourd’hui.
Dans un énorme brouhaha, tous les élèves se précipitent en même temps vers la porte d’entrée de la salle créant ainsi un bouchon énorme. Fabien prend son sac dans les bras, fait un clin d’œil à Zack et fonce dans le tas en criant « mÊlÉÉÉÉÉÉÉÉÉ… ». Des cris et des insultes retentissent de toutes parts.

C’est pourtant un Fabien calmé que Nathan et Zack retrouvent à la sortie du collège. Il a un pied déjà posé sur son skateboard.
— T’en as écrasé combien en sortant cette fois-ci ? demande Zack tout en marchant.
— Je sais pas, dit Fabien tout content d’être sorti le premier.
— Un jour tu trouveras plus fort que toi et c’est toi qui te feras écraser, dit Nathan.
— Mouais, j’étais pressé, dit Fabien.
— Pressé de quitter le cours, dit Zack en riant.
— Ouais, j’aime pas l’histoire.
— On sait, disent Nathan et Zack en cœur.
— Tu l’as dit la semaine dernière, fit Nathan.
— Et la semaine d’avant, dit Zack.
— Et la semaine encore avant, dit Nathan en riant.
— Tais-toi ou je te fais manger ta note de premier de la classe, dit Fabien grognon.
— Ne fais pas la tête, tu te rattraperas sur la mythologie. C’est plus simple que la vie politique de la cité grecque.
— Sans compter que c’est que des histoires d’amour entre les dieux et les déesses, fit Zack. Nathan en sait quelque chose lui qui kiffe trop madame Zeppelin.
— N’importe quoi ! grogne Nathan.
— Elle est jolie avec ses lunettes carrées et ses longs cheveux blancs, n’est-ce pas chouchou ? fait Zack en donnant une tape dans le dos de Nathan.
— Tu dis ça parce que t’es jaloux, dit Nathan en riant.

Les trois garçons continuent d’avancer. Ils habitent le même quartier résidentiel à 25 minutes à pied du collège. Depuis qu’ils ont l’âge d’aller à l’école sans les parents, c’est-à-dire l’école primaire, Zack et Nathan font le chemin ensemble. Sac sur le dos, Nathan est toujours à vélo. C’est d’ailleurs à vélo qu’il a connu Zack, à l’âge de 6 ans. Il roulait sur le trottoir, en face de sa maison quand il a butté contre le barrage que Zack avait construit au-dessus du caniveau avec des planchettes de bois. Bien entendu Zack avait poussé le démolisseur de barrage qui était tombé à terre puis les deux avaient pleuré de dépit en se mesurant du coin de l’œil. Mais ils s’étaient très vite réconciliés en reconstruisant le barrage ensemble. Depuis ce jour, ils sont les meilleurs amis du monde.

Zack porte son sac sur l’épaule et préfère marcher. Cela l’aide à réfléchir, dit-il. Et pour cela il lui faut quelques accessoires indispensables : un carnet, un crayon et, depuis peu, sa tablette graphique. Zack ne perd jamais l’occasion de faire un croquis d’une maison, d’un pont ou d’un monument. Et comme il aime marcher pour réfléchir il doit être à l’aise dans ses baskets. Il est donc inséparable de ses baskets à l’étoile blanche, en jean. Jamais on n’a vu Zack chaussé autrement.
— En fait, t’es déçu de ta note, dit Nathan à Zack.
— Moi, je préfère dessiner les cités des Grecs plutôt que de connaître leur vie, répond Zack.
— Ok, c’est plus amusant. Mais tu fais comment pour construire les villes si tu ne sais pas comment vivent les habitants ? demande Nathan.
— T’as raison chouchou. Je n’y avais pas pensé, dit Zack. He Fabien ! On t’a pas beaucoup vu ces derniers jours sur Kuadratus. Sais-tu qu’on a commencé à construire une ville antique ?
— J’ai eu des choses à faire, répond Fabien un peu gêné.
— N’oublie pas que tu es encore à l’essai, dit Zack. Je ne vais plus t’autoriser à entrer dans le jeu si ça ne t’intéresse pas.
Fabien pâlit : « t’inquiète ! »
— Tu commences à construire ce soir le temple que tu as dessiné tout à l’heure en cours ? demande Nathan à Zack.
— Quoi, tu dessines en cours ! s’exclame Fabien.
— Et oui, m’sieur ne prend pas de note, dit Nathan.
— Pas besoin, je retiens tout, fait Zack en se tapant le front avec l’index.
— Sauf ce que tu oublies, réplique Nathan.
— Et puis si tu veux qu’on avance, faut bien dessiner les plans. D’ailleurs les mecs j’ai pensé à un truc, on pourrait…

Il se tait car tout à coup Fabien arrête du pied son skateboard sur le trottoir devant l’école élémentaire. Le trio s’immobilise. Pendant que Zack donne ses instructions, Fabien l’écoute en relevant discrètement la tête pour observer la sortie de l’école Les Prunelles sans en avoir l’air. Chaque jour, Fabien est obligé de venir chercher sa petite sœur Zoé.

— Bonjour les garçons ! lance une petite fille qui suce un réglisse. Elle porte un sac à dos rose à tête de vache, un tee-shirt rose, une jupe rouge et des chaussures assorties à grosses fleurs rouges.
— Rahhhhh, je t’ai déjà dit de pas les appeler comme ça, dit Fabien, les dents serrées, à sa petite sœur.
— Pourquoi, ce ne sont pas des garçons ? demande Zoé.
— Bien sûr que nous sommes des garçons, dit Zack amusé.
Les trois garçons accompagnés de la petite fille repartent vers leur domicile dans le quartier résidentiel Les Acacias.
— Moi je suis un garçon, dit Zack, Nathan aussi mais je suis pas certain pour ton frère.
— Et je suis quoi alors ? bougonne Fabien.
— Un troll, dit Nathan.
— Je dirais même plus, un troll des montagnes en skate, dit Zack en riant et sautillant sur le trottoir.
— Marrant, très marrant, répond Fabien. T’as trop lu les romans de Tolkien.
— En même temps, les trolls se changent en pierre aux premiers rayons du soleil, dit Nathan. Alors, je dirais plus, un Uruk-hai.
— Waouh, t’as raison c’est vachement mieux ! fait Zack. Fabien, attends ! Je vais te faire la marque de la main de Sarouman.
Au moment où Zack s’approche de Fabien pour lui mettre la main sur le front, Fabien recule en brandissant ses points.
— Cool mec, Sarouman ne te veut pas de mal, dit Zack en riant.

Zack se retourne vers Zoé. Il ne sait pas pourquoi mais il éprouve un peu de tendresse pour cette petite fille :
— Alors, qu’as-tu appris aujourd’hui ?
— Nous avons appris à dessiner des volumes.
— Ah super, tu as dessiné quoi ? demande Zack.
— J’ai dessiné un cube. J’ai aussi appris à utiliser l’équerre et le compas.
— Les outils indispensables de l’architecte, dit Zack. Alors ça t’a plu ?
— Oui et j’ai même dessiné d’autres cubes en les empilant. Tiens regarde.

Zoé tend une feuille de papier à Zack qui le déplie.
— Eh, pas mal du tout. Tu as fait un mur comme un échiquier avec des ouvertures !
— Oui et ça fait comme un escalier de chaque côté, dit Zoé en passant ses doigts sur le dessin.

Pendant ce temps Fabien exécute des figures difficiles en skate que les autres ne semblent pas remarquer.

— Bon, les mecs, c’est là qu’on se quitte, dit Nathan en se dirigeant vers Fabien puis lui mettant la main sur l’épaule.
Zack s’éloigne de quelque pas puis se retourne et, en plissant les yeux, lance : « Bon allez les Kuadratusiens, à 18 point 02 rendez-vous sur IP 1448 et la suite que vous savez ». Il tend la main droite formant un carré avec les doigts.
— Au revoir Zoé, ajoute Zack en lui faisant un clin d’œil, avant de repartir.

Nathan est le premier à rentrer chez lui. Il range sagement son vélo dans le local de la cour et une fois dans l’appartement, se dirige vers sa chambre, pose son sac contre le bureau et allume l’ordinateur. Jeune garçon de 12 ans aux cheveux blonds foncés qu’il porte assez long, il est toujours en jean, polo et chaussures de randonnée. Un rayon de lumière filtre à travers les stores de la fenêtre et vient s’échouer sur une étagère de la bibliothèque remplie de livres et de DVD. Nathan a deux passions : l’histoire et les romans d’héroïc fantasy, mais aussi les vieux films en noir et blanc de capes et d’épées. Il aime se plonger dans des époques différentes en rêvant qu’il est à la place du héros.

Nathan va à la cuisine et se prépare un énorme bol de céréales avec du lait car il sait qu’il ne dînera pas avant trois ou quatre heures. Depuis que ses parents ont divorcé, sa mère a repris un travail à plein temps et rentre tard. Il arrive au jeune garçon de préparer le dîner pour soulager sa mère qui est souvent fatiguée. Elle dit souvent qu’elle a de la chance d’avoir un fils comme lui, si gentil et qui réussit aussi bien au collège. Nathan est un peu l’extraterrestre de la famille.

De retour dans sa chambre, l’ordinateur allumé, il regarde ses mails. Il reçoit régulièrement l’actualité des films qui sortent et des articles d’histoire. Il se régale à l’avance de les lire. Puis il jette un coup d’œil à la petite pendule accrochée devant lui, un cadeau de son père avant une visite chez le dentiste. Un petit chevalier en armure y donne l’heure : 18h02. Nathan regarde alors la montre qu’il garde au poignet, elle indique 17h56. Il la règle sur 18h02.
— Bon, pense-t-il à voix haute. Je dois retrouver Zack et Fabien sur Kuadratus pour avancer la construction de la cité antique.

— T’étais obligé de faire les yeux doux à Zack ? dit Fabien à sa sœur.
— Je ne fais pas les yeux doux, répond Zoé étonnée.
— C’est ça. Je t’ai vu lui montrer un dessin de volume, comme si tu ne savais pas que Zack aime le dessin et les constructions.
— Oui, et alors ? Serais-tu jaloux ? lance-t-elle en faisant une grimace.
— N’importe quoi ! dit Fabien, des éclairs dans ses yeux vert foncé.
— On dirait pourtant. Pourquoi ne veux-tu pas que je montre mes dessins à Zack ?
— C’est mon copain, pas le tien ! crie Fabien en ouvrant la porte d’entrée.

Fabien et Zoé entrent dans la maison en criant.
« Qu’est-ce qui se passe ? » dit la mère des enfants, debout dans le couloir. Puis elle se dirige vers la cuisine sans attendre la réponse.
— Dégage de mon chemin, dit Fabien en bousculant sa sœur d’un coup d’épaule.
— Aïe ! Tu me fais mal ! Décidément, comme dit maman, tu ne sais pas comment dépenser ton énergie.
— Oui, je sais. Et toi tu es une gentille petite fille qui lit tous les jours et se brosse bien les dents !

Fabien se réfugie dans sa chambre et claque la porte. Il jette son sac à dos par terre, se laisse tomber sur son lit, ses baskets aux pieds. Les mains derrière la tête, il regarde le plafond. Il plonge les yeux dans le poster de Bruno Sroka, le champion du monde de Kitesurf. Il aimerait comme lui partir à l’aventure et traverser les océans avec une planche et une voile.
« On doit se sentir libre, tout seul sur la mer, lance-t-il à voix haute. Pas d’école, pas de prof, pas de parents et surtout pas de gamine sur le dos. »

Puis, vers 18h, Fabien se lève, saisit son mini skateboard, le fait glisser sur son bureau avec deux doigts puis le met dans sa poche, ce gadget sur lequel il passe ses nerfs lui est devenu indispensable. Il quitte sa chambre et va s’assoir devant l’ordinateur familial installé dans un coin du salon. Il déboutonne sa chemise à carreau pour être plus à l’aise. Fabien porte souvent un pantalon de trek et un tee-shirt sur lequel il met toujours une chemise assortie. Pas question de manquer le jeu en multijoueur, il a eu du mal à obtenir que les deux autres lui donnent le code, maintenant il faut assurer. Fabien se connecte et inscrit le mot de passe. Quelques manipulations et il entre dans la ville que Nathan et Zack ont commencé à construire.

Fabien n’en revient pas de l’avancée du chantier. Il y a déjà un aqueduc de pierre qui amène l’eau depuis une source dans la campagne, des maisons de pierres et d’autres beaucoup plus simples en torchis, des rues étroites mais pavées et comme entremêlées, et une place centrale bordée de magasins. Tout près, le palais du roi est en construction avec de magnifiques terrasses arborées et des dizaines de pièces luxueuses. Les deux amis ont choisi des matières et des textures superbes : murs et sols de marbre blanc ou vert ; une pierre noire et brillante, l’obsidienne, pour certaines parois et des pots taillés dans une roche lisse et orangée, la cornaline.

Zoé, assise non loin de lui, près de la table basse, est en train de tisser un bracelet brésilien en laine, sa pelote tombe et se déroule. Le chat se précipite pour jouer avec. En quelques instants le fil est entortillé autour des barreaux des chaises du salon, créant une sorte de toile d’araignée jusque sous le fauteuil de Fabien qui s’énerve : « Enlève cette pelote ridicule de mes pieds ». Puis, voyant que Zoé rampe jusque sous le bureau pour récupérer le fil, il monte d’un ton : « Laisse-moi, je joue ! »

Zoé rembobine la pelote et la place dans son sac à dos rose. Elle fait une grimace à l’intention de son frère puis quitte la pièce :
— Je vais dans la chambre de maman, je vais jouer aussi, sur son ordinateur.
— C’est ça oui, va jouer à tes jeux de bébé !

A peine rentré chez lui, Zack a allumé son ordinateur et son scanner pour numériser le plan du temple dessiné plus tôt dans la journée. Il l’envoie à ses amis. Puis il se connecte, ouvre sa nouvelle map, le fond de carte sur lequel il commence à placer pierres et accessoires à toute vitesse, selon son habitude : absolument concentré, les yeux rivés sur l’écran. Les autres joueurs devront suivre ses directives pour compléter l’œuvre. Il éprouve de la joie à voir s’élaborer l’ensemble.

Fabien met son casque avec micro :
« Salut ! »
A ce moment une fenêtre s’ouvre au coin de l’écran de Zack et de celui de Nathan, avec en toutes lettres : « Fabien a rejoint le jeu ». Son avatar apparaît sur les écrans des autres joueurs. Il entend la voix de Nathan
— T’es prêt ?
— Oui.
— Super. Bon, Zack vient de nous envoyer le plan du temple par e-mail. Va le chercher et enregistre-le. On va tous bosser dessus.

Zack est en train de placer des piliers les uns à côté des autres, les colorent en rouge et pose dessus des chapiteaux plats, noirs, légèrement évasés. Nathan complète avec un sol constitué de dalles vertes puis élève un mur au fond. En deux minutes le temple est ébauché. Zack installe une porte.

Fabien cherche dans les éléments de décoration disponibles un insigne qui lui plaise et clique sur une frise représentant un combat de titans qu’il fait courir au fond du temple. A ce moment une fenêtre s’ouvre au coin des écrans indiquant : « Un joueur anonyme a rejoint le jeu ». Le nouveau venu profite de l’accélération du jeu pour ajouter sa touche personnelle : deux cornes de vaches dorées au-dessus d’une des portes de l’édifice.

« Comme cela, la ville prend tournure, commente Zack. Que pensez-vous de notre œuvre ? » lance-t-il dans le micro avec fierté.

Les autres n’ont pas le temps de répondre car, tout à coup, l’image à l’écran se met à sauter, la ville semble perdre ses morceaux. Nathan clique pour obtenir un autre angle de vue, en vain. Une musique aiguë sort du fond de la ville, suivie d’une sorte de grondement. Un rectangle rouge apparaît alors au milieu de l’écran, dessus, une phrase s’affiche et clignote : « OPEN THE DOOR ? »

— Qu’est-ce que c’est ? lance Zack. C’est nouveau. Je n’ai jamais vu ça dans ce jeu.
Nathan roucoule comme toujours lorsqu’il est épaté puis tente de fermer la fenêtre :
— Impossible de la fermer. Cette fenêtre fait bugger le jeu, quelle plaie ! C’est de ta faute Fabien !
— Mais c’est pas moi, j’te jure !
— Non, je rigole ! Puis, après un temps d’arrêt : « qu’est-ce que ça veut dire ? Elle bloque le jeu cette phrase. Pourquoi faudrait-il ouvrir la porte ? »

Zack réfléchit puis reprend :
— Après tout, pourquoi pas ? Cela ne coûte rien d’essayer, je vais cliquer sur « oui » et on verra bien.
— Non, lance Nathan. Je n’aime pas ça. Méfions-nous ! A tous les coups c’est un virus qui veut entrer dans notre map et infecter le jeu entier. Il vaut mieux refermer le tout.
— Refermer ! Tu plaisantes, je n’ai pas enregistré la map de la ville ! Si on ferme maintenant on la perd entièrement. Je veux garder ma ville ! dit Zack
— C’est notre ville à nous aussi ! précise son ami.

Fabien décide de prendre l’initiative. Il saisit sa souris et s’apprête à cliquer sur le « oui » quand la voix de Nathan surgit dans ses écouteurs : « Que celui qui veut cliquer sur cette phrase soit déclaré responsable de la perte de la ville et indigne de faire partie de notre groupe ! »

Fabien arrête son mouvement et lance un juron avant de se reculer sur son siège.

Long silence. Zack reprend au bout d’un moment : « c’est peut-être un accès à un niveau supérieur du jeu dont nous n’avons jamais été aussi près »
— Je n’aime pas ce « Open the door ? » lance Nathan.

Silence encore. Fabien reprend : « Alors qu’est-ce qu’on fait, hein, qu’est-ce que vous en dites, vous, les plus forts ? »

Nathan s’apprête à rétorquer quand le bruit infime d’un clic parvient à ses oreilles. Il a à peine le temps de réaliser que l’un de ses camarades a déclenché le « oui ». L’écran devient noir, puis un blue screen apparaît sur lequel le nombre 1448 défile en boucle puis remplit la surface entière de l’écran. La voix tendue de Zack surgit à ses oreilles comme démultipliée : « C’est quoi ce délire ? Je vois des chiffres défiler partout ! » Un sifflement aigu lui répond. Nathan porte les mains à sa tête et arrache son casque. Ebloui par une lumière fulgurante, il ferme les yeux et se bouche les oreilles. Le corps recroquevillé, il se sent porté dans un tourbillon qui s’accélère. Il hurle de terreur. Puis il ne trouve plus sa respiration tant la pression est forte. Son corps est comme étiré, à la limite du supportable. La tension se relâche brutalement. Il chute lourdement, plongé dans les ténèbres.

***

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Le message mystérieux en ebook est maintenant en vente, sur les sites Amazone.fr, Kobo.com et Fnac.com.

Cléopâtre-Séléné est traînée au défilé d’Octave, futur empereur, dans les rues de Rome. Nous sommes en 29 av. J.-C., ses parents, Cléopâtre et Marc Antoine, viennent de se suicider. Soudain, un inconnu glisse un message mystérieux dans la main de la jeune fille. Il y est question de son héritage, des dieux de l’Egypte et de son propre rôle à jouer. Qui en est l’auteur ? Tandis qu’elle décrypte peu à peu le message, la mort frappe l’un de ses frères et l’autre disparaît. Séléné doit partir à la recherche de la vérité. Elle affrontera son entourage, découvrira le culte d’Isis à Rome, les méandres politiques mais aussi l’amour. A travers ce récit palpitant, découvrez le parcours hors norme d’un personnage historique méconnu.

 

Un nouvel épisode pour en savoir plus …

Episode 10 : La reine de Lybie

Séléné trouva le moyen de faire revenir Isopé près d’elle le lendemain, en prétextant une langueur due à son malheur et l’obligeant à garder le lit. L’homme se présenta. Il commença à compter les battements de son pouls. Séléné se laissait faire tout en laissant couler des larmes sur ses joues déjà brûlées par le sel du chagrin. La peur au ventre, elle se souvenait de la phrase du message :

« La reine de Libye ne régnera pas ».

Cette phrase-là aussi ressemblait à un arrêt de mort. Qui était cette reine ? Ce titre la troublait, il lui remettait en mémoire des souvenirs d’enfance dont elle n’arrivait pas à éclaircir les pans d’images confuses :

– Isopé, qui est la reine de Libye ?

Le médecin regarda instinctivement à droite et à gauche. Seule Charmion, silencieuse, mais comme aux aguets, était assise non loin, à terre. Elle vivait la perte d’Hélios dans un pénible silence. Le médecin se tourna vers Séléné :

– Je n’en vois qu’une à ma connaissance, et c’est toi ma reine.

Séléné sursauta tandis que son esprit se remplissait de mille images étranges qui s’entrecroisaient. Des souvenirs qui n’arrivaient pas à prendre forme et rendaient son front douloureux. Elle saisit le bras d’Isopé :

– Raconte-moi ! Pourquoi ? Je ne sais rien de cela.

L’homme se tourna vers Charmion qui faisait mine de ne pas écouter, puis il se racla la gorge et prit le ton doctoral de celui qui dispense une leçon :

– La reine de Libye pourrait être toi car ce titre t’a été officiellement décerné, il y a environ cinq ans, par tes nobles parents. Tu étais encore jeune et ta mémoire n’a peut-être pas bien conservé l’événement.

– Si, je m’en souviens un peu maintenant ! s’exclama Séléné, toute excitée. Nous étions réunis dans une immense salle. Tous les enfants étaient habillés en costume de cérémonie, c’est bien cela ?

– En effet. La cour et tous les dignitaires d’Egypte étaient rassemblés dans la salle du gymnase du palais de Cléopâtre, à Alexandrie, pour une cérémonie exceptionnelle. Ce jour-là, le consul Marc Antoine a confirmé Césarion comme fils de César puis il l’a consacré roi des rois. A l’âge de dix ans, il pouvait commencer à régner, aux côtés de sa mère, la reine des rois, sur l’Orient, ou disons plutôt contrôler les rois placés, de fait, sous la protection de la puissance égyptienne. Il portait le costume et les attributs traditionnels des pharaons d’Egypte. Sur sa tête, la double couronne, le pschent, formé de la couronne blanche, symbole royal de la Haute Egypte, le sud, et de la couronne rouge, l’équivalent pour la Basse Egypte, les deux réunies comme les deux parties du pays. La barbe postiche des pharaons lui donnait l’air d’un vieil enfant. Il portait, attachée à la taille, sur son pagne, la queue de taureau, ce fort emblème de puissance. Les bras croisés, il s’efforçait de bien tenir dans une main la crosse d’Osiris, témoignage de la nature divine du pharaon et dans l’autre le flagellum, image de la domination du roi sur son peuple. Ton illustre père était fier de préparer son héritage, aux yeux de tous. Ses enfants réunis incarnaient l’avenir de cette puissance nouvelle. Les jumeaux, Hélios et toi-même Séléné, à l’âge de sept ans, vous avez été faits roi et reine.

– Oui, nous sommes devenus roi et reine à ce moment-là, je le sais. Mais de quels royaumes exactement ?

– Si ma mémoire est bonne, à Hélios a été attribuée l’immense région orientale constituée de l’Arménie, de la Médie, du royaume des Parthes et, je crois, de toutes les régions situées entre les fleuves Euphrate et Indus, y compris l’ancienne Babylonie. Toi, tu as reçu la Cyrénaïque ainsi que la Libye, dont tu es ainsi devenue la reine. Je crois qu’une partie de la Crète t’a également été donnée, parce qu’elle avait été associée à la Cyrénaïque afin d’organiser la défense contre la piraterie.

Séléné tentait de se rappeler ses cours de géographie et ce qu’elle savait des régions du monde connu :

– Mais, Isopé, la plupart de ces terres orientales n’appartenaient ni à l’Egypte ni à Rome. Le royaume des Parthes était même la principale menace contre l’Empire. Jules César puis Marc Antoine ont cherché à le mettre à genou. Sans succès. Pourquoi nous les attribuer ?

– Ces terres, Antoine et Cléopâtre voulaient sans doute les conquérir et, peut-être, régner sur un empire d’Orient qui ferait face à la puissance de Rome. Je dis peut-être car nous ne savons pas quelles étaient vraiment leurs intentions. Certains le disent, mais nul ne peut affirmer qu’ils souhaitaient rompre avec l’Empire romain.

Sa mémoire livra à Séléné, comme en cadeau d’adieu, l’image d’Hélios ce jour-là. Elle balbutia :

– Hélios portait un costume de cérémonie, une robe à la mode perse, comme les rois mèdes et arméniens. Il était coiffé d’une haute tiare ornée de plumes de paon ! Il portait donc exactement le costume des provinces qu’il devait recevoir en héritage !

Silencieuse un instant, Séléné sentait monter en elle un désir de vengeance. Il était hors de question que l’on oublie Hélios et Césarion, désormais morts tous les deux ! Elle se tourna vers Isopé, avide de tout savoir sur cet événement, l’aboutissement du rêve commun de ses parents. Une cérémonie qui avait tant pesé sur leur vie. Il comprit et poursuivit :

– Le reste des territoires distribués était constitué de régions asiatiques qui avaient appartenu à l’empire d’Alexandre le Grand : la Phénicie, la Syrie septentrionale, la Cilicie et les régions situées entre l’Euphrate et l’Hellespont. C’est ton petit frère qui les a reçues. Son costume rappelait celui de l’immense conquérant. Il portait une chlamyde, la toque royale macédonienne, ainsi que le diadème royal de ce pays. Il avait également de petites chaussures de soldat pour rappeler que le grand Alexandre était avant tout un magnifique général qui marchait en tête de ses troupes, et non pas derrière comme la plupart des chefs. Ses soldats, qui l’aimaient, l’auraient suivi n’importe où.

Séléné sourit puis murmura :

– Ptolémée Philadelphe avait quatre ou cinq ans. Il se tenait bien droit, ce petit Alexandre le Grand miniature. Il adorait se déguiser, comme Hélios et moi d’ailleurs. Moi, je portais une robe de reine libyenne, c’est bien cela ?

Isopé acquiesça.

Séléné retrouvait petit à petit le souvenir de ce costume, la mémoire de son corps lui restituait l’impression d’avoir eu très chaud sous des vêtements peu adaptés aux températures de

la journée égyptienne. Une robe, ou plutôt une pièce de laine, enroulée autour de son corps, attachée sous les bras, lui descendait jusqu’à mi-jambes. Une cape, tissée en laine également, recouvrait ses épaules. Elle était mal fixée à la robe par une fibule trop petite. Séléné relevait de temps en temps le vêtement trop large, qui glissait le long de son buste. Le tintement des nombreux bracelets d’argent qui ornaient ses poignets rendait le geste peu discret, mais ce bruit, insignifiant, ne semblait gêner personne. Par-dessus la robe, elle portait, en plus, un vêtement taillé dans une peau de chèvre rasée, à franges de cuir rouge vif. Elle sentait aussi, autour de son cou d’enfant, le lourd poids des multiples colliers d’argent.

Séléné comprenait maintenant le sens de cet apparat. Elle se redressa et demanda :

– Mais où sont les preuves de ces donations ? Pourquoi est-ce que je ne régnerais pas sur la Libye puisque telle était la volonté de mes parents ? Je suis leur héritière !

– Tous ces legs, Antoine les a couchés dans son testament. Puis il l’a remis au temple de Vesta, à Rome. Les vestales devaient le conserver jusqu’à sa mort. Octave a appris l’existence de ce texte par les indiscrétions d’anciens proches d’Antoine qui venaient de changer de camp et faisaient du zèle, évidemment. Il s’en est emparé, obligeant les vestales à trahir leur promesse. Il l’a lu aux sénateurs de Rome, en insistant bien sur les ambitions d’Antoine. Il s’en est servi pour lui attirer la haine des Romains en présentant ton père comme un traître à sa patrie qui demandait, en plus, à être enterré aux côtés de la reine d’Egypte, à l’intérieur de son mausolée. Au moins ce vœu-là a été respecté.

– Et que s’est-il passé après ?

– Les sénateurs ont eu peur que l’Empire soit divisé. Octave en a profité. Il voulait le pouvoir pour lui seul. Il a déclaré la guerre à l’Egypte. Il a destitué Marc Antoine de son titre de consul car, en restant auprès de Cléopâtre, il se mettait hors-la-loi. Le reste, tu le connais, ce sont les batailles d’Actium et d’Alexandrie, la chute du royaume d’Egypte.

Séléné regarda Isopé comme on le ferait pour un oncle protecteur et lui demanda des détails sur la Libye.

– Hum, je ne sais pas tout sur la politique compliquée de l’Afrique. La Cyrénaïque, en bord de mer, était déjà une province romaine depuis une quarantaine d’années lorsque Marc Antoine t’en a institué l’héritière. Quant à la Libye, j’avoue que je ne sais pas où il en plaçait les frontières. Les Egyptiens ont nommé Téhénou cet ensemble. Puis Libye fut le nom donné,  par les Grecs sans doute, il y a plusieurs siècles, à toutes ces terres qui commençaient aux frontières ouest de l’Egypte. Des régions de sable, de montagnes désertiques ou bien des villes situées sur la côte, comme la ville de Cyrène. Les hommes étaient nommés indifféremment Libyens, mais ils forment en vérité une quantité de peuples différents. Les Libyens ont parfois été nos ennemis, ils ont cherché, et réussi parfois, à envahir le riche pays du Nil. L’Egypte attirait ces peuples dont les terres s’asséchaient de plus en plus. Grâce aux nomades qui sillonnaient le désert pour nous apporter les produits de l’Afrique, nous, les Egyptiens, savions depuis longtemps, bien avant les Romains, que ces terres s’étendaient jusqu’à une autre mer, très loin vers le couchant. Les Romains ont investi une partie de cette immensité, y ont fait la guerre et établi des campements militaires, sans pour autant la maîtriser.

Séléné avait tout écouté, l’œil rêveur. Cet homme avait tant de connaissances et lui parlait avec tant de liberté :

– Isopé, tu fais partie des rares personnes en qui j’ai confiance désormais. Protège-moi, je t’en supplie ! Je sens que je suis en danger.

– Je te le promets ma reine, et tu en auras bientôt la preuve.

Puis il recula en direction de la porte, fixant le sol en signe de respect, et disparut avec un air mystérieux, ne laissant pas à Séléné le temps de lui poser d’autres questions.

 

 

 

Le message mystérieux – Episode 9 – Hélios

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Le message mystérieux

Roman historique

La jeune Séléné est la fille de Cléopâtre VII, reine d’Egypte, et de Marc Antoine. Lorsque cette histoire commence, nous sommes en 29 av. J.-C. Séléné vit à Rome après le suicide de ses parents et doit participer au défilé du triomphe d’Octave, le futur empereur Auguste. C’est beaucoup d’humiliations mais aussi un message mystérieux donné par un inconnu. Elle le décrypte peu à peu. Mais qui en est l’auteur ? Après la mort d’un de ses frères Hélios, l’autre disparaît. Séléné, partie à sa recherche, découvre le culte d’Isis à Rome et les méandres politiques…

Ce roman, bien documenté, s’inspire d’événements historiques et de la vie réelle de Cléopâtre Séléné.

L’auteur, Paule Valois, vous en offre la lecture en feuilleton.

Paule Valois est historienne, professeur d’histoire-géographie, journaliste pour les magazines Archéologia, Historia, Pharaon magazine, Les grands secrets de l’archéologie, Votre Généalogie, Histoire de la marine, etc.

Le message mystérieux a été publié aux Editions Grimal en 2012.

Contact : paulevalois2@orange.fr

Le message mystérieux : Episode 9

– Pourquoi ne sors-tu pas de ta cachette ? Parce que je t’ai appelé Petit Hélios ? Pardon j’exagère parfois. C’est parce que je t’aime. En vérité, tu es devenu grand.

Ce matin-là, Séléné avait rejoint Hélios dans sa chambre à peine sa toilette terminée. Elle avait même accepté de jouer à cache-cache avec lui, un jeu qu’elle trouvait puéril depuis longtemps. Il se cachait si mal qu’elle le trouvait facilement, derrière une colonne ou sous des coussins entassés qui laissaient dépasser ses pieds nus. Cette fois-ci, elle tardait pourtant à le découvrir. Elle tendit les bras en aveugle et imita une magicienne en transe, à la voix chevrotante : « Hélios, je vais te trouver ! »

Elle fit le tour de la chambre lentement, à pas de loup, en retenant sa respiration, sans réussir à l’apercevoir. Finalement, elle s’allongea sur une petite banquette, attendit, répéta :

– Pardon. J’exagère !

Elle le chercha du regard un long moment encore et finit par l’apercevoir, à moitié caché derrière une tenture… Son visage surgit derrière le rideau comme un masque de théâtre.

– Ne me fixe pas avec ces yeux exorbités.

– (…)

– Tu pâlis ! Tu es vexé ? Lâche ce rideau !

– (…)

– Je suis d’accord pour ne plus jouer ! dit-elle encore pour plaisanter.

Hélios rejoignit sa sœur à petits pas en se tenant le ventre. Il vint s’asseoir près d’elle et parla enfin :

– J’ai très mal au cœur et à la tête !

Il respirait avec peine.

– Tu es malade, c’est évident. Tu as pris un énorme petit déjeuner, comme d’habitude, alors que ce n’est pas bon pour la santé. Tout le monde t’explique que cela ne se fait pas à

Rome. Voilà, tu ne le digères pas.

Devant le visage de plus en plus livide et suant de son frère, Séléné s’inquiéta vraiment :

– En fait, tu as dû manger un aliment infecté.

Hélios vomit un peu de sang, et se réfugia dans les bras ouverts de Séléné. Elle s’apprêtait à appeler un serviteur pour obtenir des linges et le faire nettoyer lorsqu’Hélios fut pris d’un

étouffement spectaculaire. Elle le reposa à terre et se leva prestement. Sa longue robe blanche entrava ses jambes. Séléné, tachée du liquide tiède, sentit la mort, présente, cherchant une fois de plus à dévorer sa famille. L’image de Cléopâtre lui traversa l’esprit.

Quelques mots réussirent à s’échapper de sa gorge serrée : « Séléné, ta vie est en danger. Mets-toi en sécurité. »

 

Elle courut vers le couloir. Là, elle appela au secours :

– Octavie !

Octavie qui l’aimait.

Ce fut Charmion qui surgit, le visage interrogateur, mais déjà inquiet.

– Charmion, appelle un médecin ! Hélios est gravement malade. On dirait qu’il étouffe.

Devant le visage affolé de cette femme qui l’avait tant de fois écoutée, consolée, les larmes jaillirent des yeux de Séléné. Elle balbutia :

– Charmion, je crois qu’Hélios a été empoisonné !

– Même si c’est vrai, il ne faut pas le dire, Princesse.

– Je sais d’où cela vient.

– Ne dis rien de ce que tu penses. C’est trop dangereux, murmura la femme. Promets-le à la déesse Isis !

 

La nourrice courut chercher de l’aide. Séléné, restée seule, se laissa envahir par la peur. L’envie de s’enfuir luttait avec celle de venir en aide à son frère jumeau dont elle n’arrivait

pas à se détacher. Les poumons entravés, cherchant de l’air, Séléné pensa tout à coup à la phrase du message : « La lune survivra-t-elle au dernier voyage du soleil ? » C’était évident :

Hélios signifiait « soleil » tandis que Séléné était la « lune ». Ce soleil risquait de partir pour son dernier voyage, celui qui mène les morts vers le pays de l’Ouest où ils séjournent à tout

jamais. Pourrait-elle lui survivre en effet ? Celui qui avait commandité la mort de son frère allait-il bientôt tenter de la supprimer elle aussi ?

Elle appela Charmion à nouveau, qui réapparut bientôt avec des domestiques et, juste derrière elle, Isopé qui s’inclina devant Séléné. Il se pencha sur le corps d’Hélios, maintenant inerte, palpa son ventre, écouta le cœur et chercha le souffle sur la bouche du garçon. Il se releva enfin :

– Il vit. Nous allons le transporter dans sa chambre.

 

Isopé était encore au chevet d’Hélios le lendemain matin. Séléné, marquée par le manque de sommeil, ne trouvait plus rien à dire. Des bruits de discussions lui parvenaient de toute

la maison. On parlait beaucoup de l’événement. Il était question d’une épidémie qui sévissait dans toute la ville, une maladie qui envahissait le corps, le vidait et l’épuisait, tuant les plus faibles. Il était fort possible qu’Hélios en soit atteint. Séléné se tordait les doigts devant le visage livide et le corps éprouvé de son frère : il fallait qu’Hélios guérisse !

 

Octavie entra dans la pièce avec son propre médecin. Ils se dirigèrent vers Isopé et lui firent signe de les rejoindre. Après un moment passé à s’entretenir avec les deux hommes, Octavie rejoignit Séléné et l’embrassa sur le front. La jeune fille lui rendit un baiser sur la joue, puis se raidit. Elles attendirent un long moment. L’atmosphère confinée de la chambre devenait étouffante. Séléné, épuisée, jetait de temps en temps un regard vers Octavie. Elle cherchait à lire sur son visage la réponse à ses multiples questions : Que savait-elle sur tout cela ? Est-ce qu’il y avait une monstrueuse machination derrière le mal qui terrassait Hélios ? Octave avait-il décrété sa mort ?

Puis elle aperçut tout à coup, avec horreur, le geste d’Isopé qui rabattait le drap sur le visage de Hélios. Le médecin égyptien se dirigea vers les deux femmes. Il s’inclina d’abord devant Séléné et articula doucement :

– La survie dans le pays de l’Occident du roi Alexandre Hélios est laissée au jugement du dieu des morts Osiris.

Puis il s’adressa à Octavie :

– L’enfant est mort, d’un affaiblissement dû à un dérangement des entrailles doublé d’une attaque des poumons.

Séléné, comme paralysée jusque-là, lâcha un cri rauque qui lui lacéra le corps. Octavie fronça les sourcils et la prit dans ses bras :

– Pauvre petite ! Pauvre enfant ! Perdre cet être que tu aimais tant. Je souffre avec toi.

Séléné accepta de se laisser aller un instant. Cependant, le doute sur l’origine de la mort de son frère ne la quittait pas. Elle regarda autour d’elle, cherchant une respiration, un espoir. Elle rencontra le beau regard d’Isopé, lustré comme de la soie aux reflets dorés. Il la fixait avec plus de force que si tout son corps l’avait soutenu. Ses yeux clignèrent comme pour un acquiescement ou un signe de complicité en réponse à la demande muette.

 

 

 

 

Le message mystérieux – Episode 8 – Un devoir envers Isis

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Séléné marchait vite tandis que Charmion la suivait avec peine tout en répétant que la jeune fille devait l’attendre pour savoir exactement où l’on se rendait. Elles avaient descendu la pente du mont Palatin. Les rues de Rome étaient encore imprégnées de la chaleur et des effluves de l’été.

– Cesse de courir devant moi.

– Tu m’arrêteras lorsque je me tromperai de chemin. Je suis si heureuse de sortir sans escorte !

– Alors arrête-toi tout de suite. Nous n’allons pas sur le forum, nous prenons la direction du cirque Maximus.

– Où est située cette herboristerie ?

– Tu le verras bien, suis-moi maintenant.

– Où allons-nous Charmion ? Est-ce qu’il s’agit vraiment d’une herboristerie ? S’il s’agissait d’acheter des herbes, tu aurais pu y aller toute seule ! Pourquoi est-ce que je dois t’accompagner ? Je me suis posé la question toute la nuit.

Charmion s’arrêta net. Un encombrement de chariots et de litières allait rendre leur passage difficile. Les piétons se bousculaient dans la rue, au coude à coude. L’odeur de saucisses luttait contre celle des pois chiches grillés que les passants achetaient et grignotaient tout en marchant.

Charmion prit une autre rue et marcha un long moment avant de répondre. On était aux premières heures de la matinée, mais la nourrice égyptienne suait déjà à grosses

gouttes et s’essuyait régulièrement le visage avec sa serviette :

– Nous allons sur le Champ de Mars. A pied, ça va nous prendre beaucoup de temps.

Séléné s’arrêta quelques secondes. Le Champ de Mars lui rappelait amèrement le départ du défilé. Les souvenirs affluaient. Elle eut l’envie de repartir, mais elle décida de ne pas y céder et reprit le fil de ses questions. Il lui fallait de bonnes raisons d’aller plus loin, pour trouver le courage de prendre cette voie :

– Es-tu certaine que c’est bien là-bas ? Le Champ de Mars est un endroit bizarre pour installer une boutique d’apothicaire. Est-ce que j’ai besoin d’un remède spécial, secret peut-être, doublé d’une formule magique ?

– Suis-moi, là où Isopé m’a ordonné de te mener. Je te rappelle que ce matin, tu voulais absolument venir.

La nourrice gagna le Champ de Mars en suivant exactement le chemin inverse de celui qu’avait emprunté le cortège triomphal, un an plus tôt. Séléné avait le sentiment d’avaler pas à

pas ce souvenir douloureux, comme le ferait un serpent, pour le faire disparaître.

Elles arrivèrent bientôt face au méandre du Tibre, situé au sud du Champ de Mars. De forts relents de vase, de teintures et de tanneries remontaient du fleuve. L’activité se cantonnait

aux berges. Des esclaves y puisaient de l’eau, y jetaient des ordures, y bavardaient. Le quartier n’était pas densément peuplé, contrairement au reste de la ville. Il était constitué d’un

vaste terrain, vaguement herbeux, qui servait habituellement à l’entraînement des légions. Il se trouvait quasiment vide à cette heure de la matinée. Le terrain allait doucement mourir

au bord de l’eau. L’odeur de marécage augmentait tandis que les deux femmes s’en rapprochaient. Des moustiques commencèrent à les attaquer lorsqu’elles furent en vue d’une esplanade rectangulaire située devant une enceinte de pierre.

Là, elles s’arrêtèrent. Le son aigu d’un sistre serpentait jusqu’aux oreilles de Séléné. Elle reconnut cet instrument de musique qui servait toujours au culte isiaque. Son étrange bruit évoquait de manière symbolique le flux et le reflux de la crue du Nil qui revenait chaque année en Egypte. Cette musique avait pour mission de repousser le plus loin possible la force de Seth, le frère et meurtrier du dieu Osiris. Ce son aigrelet imitait aussi des cris de détresse, appelant ainsi les adeptes à pleurer la mort d’Osiris. Quelques-uns d’entre eux se tenaient d’ailleurs sur place, devant Séléné. Elle se sentit submergée par l’émotion. La jeune fille comprit alors que la déesse était adorée à Rome de façon à peine cachée, probablement de la même manière qu’en Egypte. Elle eut le sentiment de retrouver son pays. Une vague de douceur envahit son corps.

La porte du temple donnant sur l’esplanade s’ouvrit lentement pour permettre aux fidèles d’apercevoir la déesse à l’intérieur. Séléné se plaça en face de la statue de bois peinte, quasiment de la taille d’une femme, chaussée de sandales, vêtue d’une tunique de lin blanc et d’un châle noué sur la poitrine formant le nœud isiaque, un de ses attributs caractéristiques. La figure aux yeux fixes était dotée d’une perruque noire, bouclée. Elle portait sur le front un bandeau orné d’un cobra et sur le visage un maquillage rosé, du rouge sur les lèvres, du noir de khôl aux yeux. Les prêtres, ou plutôt les stolistes, les habilleuses de la déesse, l’avaient préparée avec soin. Derrière le temple, le théâtre édifié par Pompée, un ancien consul, faisait office de décor romain d’où sortaient par poignées de nouveaux fidèles. Des esclaves ou des affranchis, beaucoup d’origine orientale, mais aussi des citoyens romains, venaient, ensemble, augmenter ce groupe hétéroclite et s’agglutiner sur l’esplanade. Il y avait beaucoup de femmes parmi eux, dont l’espoir agrandissait les yeux.

Des voix s’élevèrent, convergeant vers Isis en un chant discordant.

« Tout se passe comme à Alexandrie, pensa Séléné qui se souvenait de cette partie du culte. Dans l’Egypte des anciens pharaons, la déesse restait dans le sanctuaire, seuls les prêtres s’occupaient de lui rendre un culte journalier. Maintenant, Isis offre à tous l’accès à ses pouvoirs ! »

 

Les esclaves qui travaillaient au bord du fleuve étaient bouche bée, comme chaque matin, devant le spectacle de ces personnes visiblement fascinées. Séléné resta immobile durant ce long moment de vénération. Soudain, un nouveau son de crécelle surgit, se mit à galoper sur l’horizon vide du terrain guerrier, comme pour lui donner chair.

Séléné continua pour elle-même : « Cette déesse-là c’est l’amour, la fécondité, la naissance. Elle n’a pas eu peur d’aller chercher jusqu’au fond de l’Egypte, jusqu’au fond du Nil, des

morceaux du corps de son frère et époux, Osiris, pour le reconstituer. Elle s’est faite magicienne pour lui redonner la vie ! »

Passée la curiosité, les esclaves retournèrent à leurs occupations. Une barge défilait doucement sur le fleuve, chargée de caisses et d’amphores. Son passage format des vaguelettes qui semblaient vouloir agripper l’esplanade. La déesse les ignorait. Un petit vent se levait, les plis de la robe volèrent doucement, et Séléné eut l’impression que les lèvres ver- meilles bougeaient pour le remercier. Ce fut le moment choisi par les prêtres pour signifier la fin du culte et rentrer la statue dans le sanctuaire. Le chariot sur lequel elle trônait devant les

fidèles repartit en arrière, bientôt englouti par les portes. Clac. C’était fini. Orphelins, les fidèles quittèrent peu à peu le terrain. L’un d’eux, particulièrement enthousiaste, se tourna vers Séléné :

– Elle est belle n’est-ce pas ? Vous avez l’air pensif. Vous pouvez revenir vous savez. Elle sera ressortie cet après-midi. Personnellement, je viens honorer Isis deux fois par jour.

 

Charmion entraîna Séléné, contourna l’esplanade et le coin de l’enceinte, fit encore quelques pas avant de s’arrêter devant une porte étroite encadrée de deux colonnes. Au fronton figurait une fleur de lotus, deux épis et un croissant de lune. « Encore des symboles de la déesse Isis » pensa Séléné. Cette entrée, de toute évidence, permettait d’accéder directement à l’intérieur du temple voué à la déesse.

Leur herboristerie, c’était le temple d’Isis à Rome, pensa-t-elle, hésitant entre l’appréhension et l’envie d’y pénétrer :

– Est-ce que nous avons rendez-vous ?

Charmion agita une petite clochette. Quelqu’un ouvrit la porte. Elles aperçurent la cour entourée d’un portique. Le sanctuaire à proprement parler était situé sur un podium au centre. Un prêtre apparu, vêtu d’un pagne long recouvert d’une tunique de lin blanc, provenant d’Egypte. Son front était ceint d’un bandeau orné d’un cobra. Il se plia en avant devant Séléné et recula, puis il s’arrêta. Il les fit ensuite pénétrer dans une salle fraîche, attendit que la porte soit refermée et dit lentement :

– Bienvenue, ma reine. Nous sommes des prêtres et prêtresses du culte d’Isis. Comme tu le sais sans doute, ce culte existe depuis plus d’un siècle à Rome. Il se répand et le nombre des adeptes augmente chaque jour un peu plus. Isis est la plus grande des déesses d’Egypte. Elle a régné sur cette terre incomparable et peut apporter ses bienfaits dans l’ensemble de l’empire romain.

– J’en suis certaine, affirma Séléné, troublée par la gravité du prêtre.

Il s’inclina à nouveau :

– Le pouvoir interdit officiellement ce culte, qu’il juge trop oriental et démonstratif. Certes, il ferme les yeux sur la pratique, comme tu viens de t’en rendre compte, mais nous avons besoin de soutiens à Rome. Nous avons pensé, reine Séléné, que tu serais pour nous la meilleure personne, car tu as reçu en héritage, de ta famille, la lignée des Lagides, la faculté d’être l’incarnation, parmi les vivants, de la déesse Isis.

– Je vous remercie. Je ne savais pas que ce culte était si important à Rome. J’ai envie de vous aider. Je le ferai de toute mon influence. Et je souhaite aussi vous revoir, afin que vous m’expliquiez la façon dont vous rendez ce culte à Isis, ici à Rome.

– Ce n’est pas difficile princesse, il te suffit de venir nous rejoindre le plus souvent possible.

– Je ne pourrai pas, je suis trop bien gardée !

– Dans ce cas, revoyons-nous plus tard quand tu le pourras.

Le prêtre se courba à nouveau devant elle puis prononça, comme une prière sacrée :

– Pour nous, ici à Rome, selon la symbolique astrale, Isis prend la forme de la lune, Luna Séléné, comme Osiris prend celle du Soleil-Hélios. Tu es Isis dans cette capitale, ma reine, comme ta mère, Cléopâtre VII, était l’incarnation d’Isis, comme tes ancêtres les pharaons étaient des incarnations des dieux sur la terre d’Egypte.

Séléné, intimidée mais follement désireuse d’assumer la gloire et l’héritage de sa lignée, répondit, le plus dignement possible : « Je suis Isis. »

 

Isopé apparut alors, vêtu de la même façon que le prêtre. Il s’inclina devant elle et lui sourit. Séléné le vit avec étonnement, mais lui rendit son sourire avec un immense plaisir :

« Ainsi Isopé, tu es un des prêtres du culte d’Isis à Rome ! »

– Comme tu le vois.

– Je t’admire de savoir si bien le cacher et te remercie de me le dévoiler aujourd’hui. Je suis fière et honorée de votre confiance à tous ici, prêtres et prêtresses.

– Il est temps que tu sois reconnue ici par les Egyptiens et par les adeptes du culte d’Isis.

Isopé n’en dit pas plus sur ce sujet. Séléné lui faisait plus que jamais confiance. Il ajouta :

– Je vais te faire visiter les lieux.

Charmion fit signe à Séléné qu’elle restait sur place. La jeune fille suivit Isopé. Le prêtre désigna de la main la direction des pièces réservées au logement des officiants. Ils pénétrèrent dans la salle de banquet, puis il l’emmena jusqu’à la pièce réservée au dépôt des objets sacrés. Séléné découvrit ensuite le sanctuaire, où elle s’arrêta avec dévotion devant une statue d’Osiris. Celle d’Isis n’avait pas encore repris sa place près de lui.

Deux autres statues y avaient été déposées, des personnages masculins qui représentaient l’un le Tibre et l’autre le Nil, le fleuve avec lequel la déesse Isis entretenait une histoire particulière. Ici le Tibre remplaçait le Nil trop lointain.

« Je suis Isis » se répéta Séléné plusieurs fois en quittant le temple. Cette phrase, elle le pressentait, allait la sauver de la mort qui la menaçait.

Sur le chemin du retour, Charmion expliqua que le temple d’Isis avait été construit sur le Champ de Mars car sa présence était interdite dans l’enceinte même de la ville. Le pouvoir prétendait que le culte risquait de troubler l’ordre public. Les dirigeants l’avaient donc mis en dehors de la ville, mais pas trop loin non plus, face à un coude du Tibre. La nourrice précisa que, d’après les prêtres, cette attitude était la preuve même de l’influence du culte d’Isis, qui faisait peur aux pouvoirs en place.

Séléné s’interrogea tout à coup à l’attitude de Charmion :

– Charmion, tu avais l’air d’être presque chez toi dans le temple. Tu connais tout le monde, Isopé en particulier. Pourquoi n’es-tu pas venue visiter le sanctuaire avec moi ?

– Ma reine, je ne suis pas digne de pénétrer dans ce lieu sacré.

 

Plus tard, dans la maison d’Octavie, Séléné repensa à Isis de façon obsédante. Ainsi elle avait rejoint, à Rome, cette déesse de la fécondité, image même de la fidélité et de la générosité féminine. C’était un signe. Si ce culte se développait, c’est que l’Egypte prenait de l’importance à Rome. En défendant Isis, elle défendait l’Egypte. Voilà, elle avait trouvé son

rôle ! Elle allait défendre le culte d’Isis pour défendre l’image de son pays et donc celle de sa mère. Elle serait une ambassadrice. Enfin la jeune fille se sentait investie d’une mission d’adulte, un rôle humain, politique et familial à la fois. Elle se sentit fière, un peu dépassée par sa mission, mais heureuse. Son destin et sa vie prenaient enfin un sens. Ce qu’elle devait faire, dans les mois à venir, était clair : soutenir ce culte, remercier ainsi les Romains qui se vouaient à la déesse d’Egypte, et donc à elle-même.

 

Restait à savoir comment elle allait s’y prendre.

 

 

Le message mystérieux-Episode 7 -Sortir dans Rome

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Le message mystérieux

Roman historique

Auteur : Paule Valois

La jeune Séléné est la fille de Cléopâtre VII, reine d’Egypte, et de Marc Antoine. Lorsque cette histoire commence, nous sommes en 29 av. J.-C. Séléné vit à Rome après le suicide de ses parents et doit participer au défilé du triomphe d’Octave, le futur empereur Auguste. C’est beaucoup d’humiliations mais aussi un message mystérieux donné par un inconnu. Elle le décrypte peu à peu. Mais qui en est l’auteur ? Après la mort d’un de ses frères Hélios, l’autre disparaît. Séléné, partie à sa recherche, découvre le culte d’Isis à Rome et les méandres politiques…

Ce roman, bien documenté, s’inspire d’événements historiques et de la vie réelle de Cléopâtre Séléné.

Paule Valois vous en offre la lecture en feuilleton.

Episode 7 – Sortir dans Rome

Séléné était estomaquée par la franchise et le ton si direct du médecin. Il avait compris ses craintes. Puis elle se reprit et, comme pour rejeter la peur, recommença à parler, très vite, du palais d’Alexandrie, de Cléopâtre.

Isopé, sans répondre, s’agenouilla alors près d’elle et se mit à réciter une prière spécialement destinée à Isis, considérée en Egypte comme la déesse épouse et mère par excellence. N’avait-elle pas cherché dans toute l’Egypte le corps découpé et dispersé de son époux, Osiris, tué par Seth, son frère et ennemi ? Elle avait finalement réussi, à force d’acharnement, à le reconstituer, lui permettant ainsi de vivre dans l’au-delà, comme on vit parmi les vivants, en utilisant un corps intact.

Séléné contemplait le crâne rasé du conseiller, à l’image des scribes égyptiens. C’était la première fois qu’elle voyait, à Rome, une personne qui osait montrer qu’il pratiquait le culte

d’Isis. Qui plus est dans la maison de la propre sœur d’Octave. Il releva la tête et murmura :

– Ma reine, tu es l’incarnation de la déesse Isis, comme ta mère Cléopâtre avant toi.

Séléné, effrayée, regarda autour d’elle. Isopé se mettait en danger. Si quelqu’un l’entendait, il risquait l’arrestation. Octave se méfiait des cultes orientaux. Charmion filait le lin, assise sur une chaise dans un coin de la pièce, mais Isopé ne paraissait pas s’en inquiéter. Séléné réfléchit un instant puis commença à entrevoir des passages secrets, des réalités qu’on lui avait cachées et que l’on tentait de lui révéler. Pour donner le change, elle fit mine d’avoir tout compris en hochant la tête, tout en songeant que bien des éléments lui manquaient encore. Elle répéta plusieurs fois, tout bas, et comme pour se mettre en accord avec le médecin :

– Je suis Isis.

Isopé, visiblement satisfait, commença à l’ausculter et lui conseilla de boire des tisanes d’herbes fortifiantes. Lorsqu’il se releva, il prit un air détaché et se tourna vers Charmion :

– Bonne nourrice, les herbes que je prescris sont rares à Rome ; tu iras les chercher dans la boutique d’apothicaire que nous connaissons. Sa Majesté la reine Séléné t’accompagnera. Rester enfermée dans cette propriété nuit à son état. Elle a besoin de sortir un peu.

Charmion hocha la tête en silence, fascinée par l’autorité d’Isopé, et reprit son travail. Il s’éclipsa après un dernier salut, en reculant vers la sortie, pour honorer la fille de Cléopâtre. Séléné dormit à peine cette nuit-là, épuisée par la chaleur et retournant dans sa tête les paroles d’Isopé. Cette « boutique que nous connaissons » avait-il dit. Il ne devait pas s’agir seulement d’une herboristerie où Charmion aurait très bien pu aller chercher les remèdes toute seule. Où Isopé lui demandait-il de se rendre et pour quoi faire ?

Au matin, sans mot dire, elle attendit que Charmion décidât du moment de leur sortie dans Rome. Elle s’était vêtue d’une robe de coton aux longs plis légers, de couleur rose, serrée sous la poitrine par une ceinture assortie et recouverte d’un manteau bleu. Les cheveux relevés pour former le chignon compliqué à la mode chez les matrones romaines, les yeux soulignés d’un léger trait de khôl, elle sortit de sa chambre et aspira une bouffée d’air. Un esclave d’Octavie qui passait lui jeta un regard étonné où elle lut l’erreur dans le choix de sa tenue. Jamais Charmion et elle ne pourraient quitter la maison sans faire preuve d’une grande discrétion. D’ailleurs celle-ci apparut, venant de l’atrium, et lui fit signe qu’elle renonçait à la promenade. Séléné n’était pas décidée à renoncer :

– Pourquoi ?

– Il est trop tôt. On se doute peut-être de quelque chose ici. Il vaut mieux attendre un jour ou deux.

– Qui « on » ? Octavie n’a pas le droit de m’empêcher de sortir de ce palais. Non, allons-y Charmion. Je veux me promener dans Rome et montrer ce qu’est une princesse d’Egypte. J’en ai le droit et j’ai hâte de redonner sa grandeur à l’image de ma mère !

– C’est une grande reine. L’histoire lui redonnera sa place.

– L’histoire ne m’incombe pas Charmion. D’autres s’en occuperont. Moi, j’ai mon rôle à jouer.

Charmion parut gênée, jeta un regard circulaire :

– Oui, tu as ton rôle à jouer ma reine, mais, justement, évitons de nous faire remarquer.

La nourrice cachait mal une crainte grandissante. Ses mains jouaient nerveusement avec les plis de sa robe. Séléné voulut la rassurer :

– Je n’ai pas peur de sortir.

– Tu as tort de ne pas avoir peur, après ce qui s’est passé

pendant le défilé !

– D’accord, j’ai peur, Charmion, je l’avoue. Mais justement, n’est-ce pas la peur qui doit nous grandir, nous mener à de grands actes ?

– Quels grands actes veux-tu accomplir princesse ? Serais-tu prête à devenir reine d’Egypte ?

– Non, ma nourrice, je ne me vois pas reine d’Egypte, mais je me vois perpétrer la mémoire de mes parents, et j’y arriverai !

Charmion enlaça la taille de Séléné et la serra contre elle avec la tendresse d’une mère, puis, lui lançant un regard plein d’admiration, murmura :

– J’en suis convaincue, mais sois prudente !

Puis elle évoqua les esclaves à qui elle avait demandé de préparer une litière et en qui elle n’avait pas vraiment confiance.

Séléné se fit charmeuse :

– Partons maintenant Charmion, tu dois faire ce qu’Isopé t’a demandé. Allons-y à pied car se promener en litière serait trop voyant et, tu as raison, les porteurs pourraient parler.

Séléné recouvrit sa tête d’un pan de tissu de son manteau. Charmion fit de même et la suivit. Elles passèrent la porte du haut mur de la maison qui donnait sur la rue, en parlant devant le garde, à voix très haute, du bon moment qu’elles allaient passer aux thermes.